Nos poudrières intérieures

Par Emelie Bernier 4:00 PM - 05 mai 2021
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Murs, masques, visières, bulles, interdictions, peurs. Depuis plus d’un an, tout nous confine à l’intérieur de nous-mêmes. Et il suffit d’une toute petite étincelle pour mettre le feu aux poudres. On le voit, on le lit, on le sait. On le vit. Trop souvent, les fils se touchent… Et les drames humains qui s’accumulent en témoignent avec beaucoup trop d’éloquence, aggravant un déjà bien triste bilan….

Il y a des mois que nous nous retenons de vivre à pleins poumons. Parce que les gouttelettes, parce que la contagion, parce que le danger… mais l’asphyxie nous guette, non?

Nous sommes en pleine Semaine de la santé mentale. Du 3 au 9 mai, on vous invite à prendre soin de vous, à respirer, ne serait-ce que 15 minutes par jour. Mais depuis mars 2020, on a le souffle coupé, les ailes attachées.

Ce ne sont pas sept misérables petites journées qui feront la différence, direz-vous. Ne soyons pas fatalistes. Certes, on est blasé. Qui a éteint la lumière?

Depuis quelques temps, le terme « langueur » est à la mode. Il est venu recouvrir tout un pan d’émotions plus ou moins vagues pour tenter de les contenir en un mot. Encore. La contention est un thème récurrent…

C’est un psychologue qui a mis le doigt sur la langueur le premier. Dans le New York Times, Adam Grant en parle comme de « l’enfant du milieu négligé de la santé mentale », qui peut « ramollir» (« dull ») votre motivation et brouiller votre focus. Un entre deux sans joie, ni excitation. Comme si la vie apparaissait derrière une vitre embuée, explique M. Grant.

Ni épuisement, ni dépression, la langueur est un état second. Une absence de bien-être, mais pas tout à fait un mal-être non plus. Une zone grise. Moche. Plate.

L’opposé de l’euphorie.

Elle est où, la joie? Ils sont où, les apéros festifs, les soupers entre copains à refaire le monde et à rire à se fendre la rate, les brunchs-mimosa qui donnent le ton à des journées de doux farniente? Elle est où, la spontanéité qui nous garrochait dans les bras de nos amis, de nos proches?

Ils sont où, les câlins?

Notre élan vers l’autre est brisé.

L’autre=danger.

Il faut trouver le bonheur ailleurs. Encore quelques temps du moins. Le temps qu’on soit tous immunisés. Que la vie reprenne un cours normal. Normal, qu’est-ce que c’est? Saura-t-on retourner dans les traces de notre ancienne normalité? Le pourra-t-on? Est-ce même souhaitable?

Ces jours-ci, je prépare un magazine touristique, le Destination Charlevoix. Depuis un an, il est mort deux fois au feuilleton de la COVID. Difficile d’inviter les gens à venir nous voir quand on ne sait même pas si on pourra ouvrir la porte…

Alors voilà qu’on le ressuscite en se croisant les doigts.

Du coup, je placote avec les acteurs du milieu culturel qui font comme s’il y aura un été «normal » ou quasi, avec des festivals, des spectacles…

Ils conjurent le sort en élaborant des programmations éclatantes!
Ils ont mis la langueur de côté pour ne pas se laisser couler avec elle.
Idem pour les proprios d’auberges, de restos, de campings, de gîtes…
Tout le monde veut y croire parce qu’on en a marre de vivre en retenant notre souffle.

À part ça, ça va?

Cette semaine, l’Association canadienne pour la santé mentale vous invite à parler de vous. De ce que vous ressentez. À faire l’étalage de vos émotions.

Selon M. Grant et bien des «psy », la meilleure stratégie pour gérer nos émotions est… de les nommer.
Dans un monde où le bonheur semble être le seul état acceptable (ce qu’on appelle avec justesse la «positivité toxique »!), admettre et verbaliser qu’on ne file pas est tout un mandat.
Si la pandémie ne nous apprend que ça, on ne l’aura pas subie en vain.

#ParlerPourVrai.

Lire l’article d’Adam Grant (en anglais).
Visiter le site de l’Association canadienne pour la santé mentale.

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