Chronique: La hardiesse de Marie-Luce

Par Émélie Bernier 4:00 PM - 09 mars 2021
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Marie-Luce Simard est de ces femmes qui ont fait dévier le courant.

Il en a fallu, des pionnières, pour que tombent les tabliers et se déploient enfin les ailes de la moitié de l’humanité. Marie-Luce Simard, décédée il y a quelques jours à l’âge vénérable de 103 ans, est sans aucun doute du nombre.

Marie-Luce Simard, même gamine, n’a jamais eu la langue dans sa poche. Curieuse, vive d’esprit, elle comprend très vite qu’il existe, au-delà de la baie et des montagnes qui l’entourent, tout un monde qui grouille. Dès l’âge de 8 ans, elle le découvre en faisant la lecture du journal à son grand-père aveugle, Joseph. C’est dans le journal qu’elle fait la connaissance de «Grandhi », ce petit homme des Indes qui déplace des montagnes pour un essentiel grain de sel…

À 13 ans, comme elle est l’aînée des sept filles de sa fratrie, on lui annonce qu’elle doit quitter l’école. « C’est pas parce que je suis la première que je vais faire ce compromis! », s’entête la jeune fille qui souhaite plus que tout s’instruire et devenir institutrice.

Outrée du sort qui semble lui être réservé, elle se rappelle le pouvoir pacifique de « Grandhi » et entame à son tour une grève de la faim pour obtenir le droit de poursuivre ses études. La grève durera trois jours, entrecoupée par les petits biscuits et les verres d’eau refilés en cachette par une grand-mère solidaire.

En 1933, elle obtiendra son diplôme et débutera sa carrière.

«Son engagement a commencé très tôt! Le droit d’aller à l’école a été sa première lutte », relate la petite fille de la tenace Marie-Luce, Émilie Dufour. «Cette détermination fait partie de son legs et encore aujourd’hui, l’éducation est importante dans notre famille. Est-ce qu’on aurait eu autant ce milieu qui valorise l’éducation sans Marie-Luce? Je ne sais pas.»

 

Marie-Luce Simard enseigne depuis 5 ans sur cette photo.

Durant ses 10 ans à titre d’institutrice, Marie-Luce fait la connaissance de Laure Gaudreault. Auprès de cette femme de tête, Charlevoisienne comme elle, la jeune fille nourrira le feu de son engagement. «Dans les années 1940, ma grand-mère a occupé les fonctions de représentante syndicale de Baie-Saint-Paul dans l’Association des institutrices rurales aux côtés de Laure Gaudreault », raconte avec fierté sa petite-fille Émilie.

Les membres de l’association militent pour un traitement égal à celui des hommes instituteurs. Marie-Luce n’en faisait guère l’étalage, mais elle a posé quelques pierres dans l’édifice du syndicalisme enseignant québécois.

Lorsqu’elle se marie, comme le veut l’usage à l’époque, Marie-Luce doit abandonner son poste d’enseignante. Cette lutte-là la dépasse, mais elle trouvera tout de même des moyens de poursuivre son engagement.

« Elle ne disait jamais qu’elle était une féministe, mais elle a lutté pour l’égalité entre les hommes et les femmes toute sa vie. Elle s’est inscrite dans ce mouvement. On en parle peu, des féministes rurales, mais elles existent et leur contribution est majeure!», relate Émilie.

Avec toute sa détermination, Marie-Luce a contribué au développement de l’école secondaire de Baie-Saint-Paul et aux travaux de la Commission Parent qui ont pavé la voie au système d’éducation québécois tel qu’on le connaît.

« Le rapport qu’elle a co-rédigé pour la région de Charlevoix ciblait les besoins des jeunes en milieu rural. Dans les années 1960, elle a été élue présidente, à l’échelle régionale, de l’Association féminine d’éducation et d’action sociale (AFÉAS) qu’elle a présidé pendant 10 ans », résume sa petite-fille.

Dans une vidéo produite par le Regroupement des groupes de femmes de la Capitale-Nationale, on entend Marie-Luce raconter quelques souvenirs d’une vie d’engagement. Elle évoque comment les « femmes de la ville » ont souhaité rejoindre l’Association des femmes rurales catholiques qu’elle avait contribué à fonder.

« On allait au gouvernement, on avait des recommandations tous les ans, pis on les obtenait! Comme association, on avait une force. Les femmes rurales, les femmes de ville, ça faisait un bloc! », raconte la dame tirée à quatre épingles dans cette vidéo (ici).

La famille de Marie-Luce Simard.

Marie-Luce Simard a eu 10 enfants, des dizaines de petits-enfants (dont notre éditeur Sylvain Desmeules) et autant d’arrière-petits-enfants. La centenaire a pris le temps de tisser des liens serrés avec chacun, dont Isaac, le fils d’Émilie.

Malgré les quelque 90 ans qui les séparaient, Isaac et Marie-Luce avaient des échanges d’une incommensurable richesse. « Ils parlaient de tout! De l’adolescence, des relations amoureuses, des enjeux sociaux… », raconte Émilie.

Marie-Luce Simard à l`occasion de ses 90 ans, entourée de quelques-uns de ses arrières-petits-enfants.

Avec le départ de Marie-Luce, ses descendants perdent plus qu’une mère, une grand-mère ou une arrière-grand-mère. Ils disent adieu à une amie, une inspiration. «Ma grand-mère, c’est un symbole de force, de détermination, de bienveillance», salue Émilie au nom de tous les membres du vaste clan des Bouchard-Dufour-Desmeules-Dupont-Simard…

Marie-Luce Simard et son arrière-petit-fils Isaac.

Femmes, inspirons-nous de celles qui ont battu la «trail» et fait dévier le courant!

Soyons hardies comme l’inspirante Marie-Luce.

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