Chronique Suicide: guérir sans oublier

Par Émélie Bernier 4:00 PM - 02 février 2021
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Nadine et Catherine étaient meilleures amies depuis la petite école et complices devant l’éternel. Mais l’éternel a parfois une date d’échéance subite…

Pour Nadine, qui vivait à L’Isle-aux-Coudres depuis une dizaine d’années, toutes les occasions étaient bonnes pour retrouver sa grande chum d’enfance à Laval. Elles s’étaient retrouvées durant les vacances des Fêtes 2017 puis de nouveau au début du mois de mars 2018. «J’avais passé la semaine de relâche dans mon ancien patelin. On s’était vues tous les jours! On avait pris le bus pour aller magasiner, comme quand on était ados. On avait patiné, rigolé, placoté! Elle était tellement joyeuse! »

Deux semaines plus tard, Nadine apprenait avec stupéfaction le suicide de son amie, une de ses personnes préférées au monde, sa presque sœur. « J’aurais tellement aimé qu’elle m’ouvre son cœur, j’aurais voulu lui tendre la main… mais je n’ai rien vu. Absolument rien. » La claque fut d’autant plus brutale.

J’aurais tellement aimé qu’elle m’ouvre son cœur, j’aurais voulu lui tendre la main… mais je n’ai rien vu. Absolument rien.

-Nadine

Le gouffre
« Catherine m’a accompagnée toute ma vie. On était amies depuis le primaire! Nos premiers chums, nos premières peines d’amour, nos premières sorties… On a vécu toutes nos premières fois ensemble! On n’habitait plus dans la même ville, mais quand on se voyait, c’était toujours comme si on s’était quittées la veille. C’était vraiment difficile d’imaginer qu’on ne se verrait plus jamais », résume Nadine.

Nadine a pleuré, beaucoup. Elle a frayé avec une panoplie d’émotions difficiles à nommer. Elle a cru pouvoir surmonter la douleur avec l’aide de son conjoint, de ses enfants, en deuil eux aussi. Et en continuant à travailler. « Je pensais que je m’en sortirais toute seule, mais ça n’allait plus du tout au travail. Je pleurais dès que j’étais seule. J’étais vidée. Six mois après la mort de Catherine, j’ai dit à mon chum «ça ne fonctionne pas. »

Au même moment à peu près, elle dénichait enfin un médecin de famille.

« Timing is everything »
« La médecin m’a mise en congé de maladie un mois. J’ai écrit, j’ai réfléchi, je l’ai vraiment pris comme un temps de recueillement. J’ai compris que j’avais besoin d’approfondir si je voulais m’en sortir. C’est là que j’ai décidé d’aller chercher de l’aide au Centre de prévention du suicide de Charlevoix.»

Comme bien du monde, elle croyait que les services du CPS étaient réservés aux personnes ayant des pensées suicidaires. « Une collègue m’a dit qu’elle pensait qu’ils pourraient m’aider. J’ai fouillé sur Internet, j’ai vu qu’ils aidaient aussi les endeuillés. Je me suis carrément pointée au bureau de Baie-Saint-Paul», se rappelle Nadine. C’était en décembre, soit neuf mois après le décès de sa grande amie.

Un soleil nommé Bleuenn
Ce jour-là, Bleuenn Henry, une intervenante du CPS, l’a accueillie. «J’ai franchi la porte de son bureau et je me suis effondrée. J’ai pleuré. Et Bleuenn m’a laissé pleurer. Ça m’a fait un bien incroyable d’être reçue comme ça, sans jugement, à bras ouverts. »

Oui, Nadine souhaitait obtenir de l’aide pour traverser le brouillard dans lequel elle errait depuis des mois, mais elle voulait aussi comprendre pourquoi. Pourquoi son amie, qui avait toute la vie devant elle et un sourire à faire bouger les montagnes, était partie de son propre gré, la laissant seule avec ses questions. «J’avais besoin de valider mes émotions, de me faire dire «c’est normal que tu vives ça ». Bleuenn m’a aidée à faire la paix avec ma culpabilité. À accepter ma colère. À comprendre ce sentiment d’abandon.»

Mener la barque
Pendant plusieurs mois, elle est venue et revenue dans le petit bureau de Bleuenn. «Elle m’a dit « tu peux me raconter ton histoire le nombre de fois que tu veux! Dix, 15, 30, 50 fois!» À nos amis, nos proches, on va raconter notre peine, mais on ne veut pas non plus abuser de leur écoute… Puis, à force d’en parler, la douleur est toujours là, mais elle est moins vive, elle s’atténue. Si on n’en parle pas, c’est difficile de passer à autre chose… »

« Quand j’allais la voir, je pleurais, beaucoup, mais malgré tous les pleurs, les émotions que je vivais, je sortais de là plus légère, ça m’avait fait du bien. Et j’étais libre de revenir ou pas, c’était mon choix. Des fois, je disais, « je pense que ça va mieux, je suis correcte », mais non, au bout de quelques semaines, j’avais besoin de revenir. Le deuil par suicide, ce n’est pas comme avec une maladie où tu sais ce qui t’attend, tu peux tenir la main de ton proche. Ni comme un accident, qui est une grande injustice, mais qui est un hasard. Le suicide, c’est un geste volontaire. Et les proches vont vivre avec la pensée qu’ils auraient pu faire quelque chose et qu’ils ne l’ont pas fait. C’est difficile!»

Guérir sans oublier
Aussi douloureux et incompréhensible soit-il, Nadine a appris à vivre avec le choix de Catherine. Au fil des rencontres avec Bleuenn, elle a dompté non seulement son sentiment de culpabilité, mais aussi une de ses plus grandes peurs liées à la guérison. «J’avais l’impression que si j’allais mieux, si je guérissais, j’allais oublier Catherine. Bleuenn m’a rassurée. Mon amie va toujours faire partie de moi. On est chanceuses de s’être connues. J’ai été privilégiée de faire un bout de chemin avec elle, même si j’aurais préféré qu’il dure pas mal plus longtemps.»

Allez-y
« Je dirais aux endeuillés de ne pas hésiter. Là-bas, ils vont t’écouter. C’est sans jugement. C’est toi qui décides jusqu’où tu veux aller, quand tu veux arrêter, si tu veux y retourner… Tu dis ce que tu as envie de dire et ils vont être à l’écoute. Comme endeuillé par suicide, on vit les mêmes questionnements, les mêmes étapes, mais on chemine chacun à notre façon.»

Et le temps, petit à petit, fait son œuvre de guérison.

«Ça va faire trois ans et là, je suis capable de dire que depuis cet été, je vais bien. J’ai eu un coup de couteau au cœur et une partie de celui-ci s’est fendu. La blessure est cicatrisée, mais elle sera toujours là», confie Nadine.

L’accompagnement du CPS lui a permis de faire la paix. «Moi, ça m’a aidée à comprendre Catherine. Les étapes qui mènent au suicide. Sa décision était peut-être prise la dernière fois que je l’ai vue, mais je n’ai rien pu faire, car elle n’a pas ouvert son cœur. Autant pour les personnes qui ont des pensées suicidaires que pour les personnes qui sont endeuillées par suicide, il ne faut pas rester seul à broyer du noir. Moi, j’ai été prise dans un gros nuage longtemps. Bleuenn m’a permis de revoir le soleil.»

Et le souvenir de Catherine brille dans le même ciel.

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