La pénurie de papier frappe Charlevoix de plein fouet

Par Emelie Bernier 6:00 AM - 18 mai 2022 Initiative de journalisme local
Temps de lecture :

Louis Drouin, de Lico impression et emballage.

Approvisionnement difficile, hausse des prix, clients qui vont voir ailleurs : les entreprises charlevoisiennes subissent les contrecoups de la pénurie de papier qui sévit à l’échelle mondiale.

« C’est l’enfer », confie Louis Drouin, propriétaire de Lico impression et emballage à Baie-Saint-Paul. Depuis des mois, il fait des pieds et des mains pour répondre à la demande de ses clients. « Il y a une perte d’efficacité extraordinaire en raison des problèmes d’approvisionnement. J’investis trois fois plus de temps que d’habitude pour sortir des prix raisonnables. On pédale! »

La situation dégénérait depuis un moment, mais est carrément devenue intenable en octobre dernier. « Depuis l’automne dernier, on a de façon répétée des papiers, des cartons qui sont en épuisement de stock. Il n’y a plus de matériel disponible. Évidemment, pour monsieur et madame tout le monde, ces choses-là peuvent être considérées comme interchangeables, mais pour nous, c’est beaucoup plus complexe. Nos clients veulent tel ou tel type de produit qu’ils ont déjà utilisé. Je ne veux jamais dire non à mes clients, mais il faut, dans à peu près 75% des cas, trouver des alternatives. On fait preuve d’agilité», explique Louis Drouin.Parfois, l’alternative proposée ne convient pas au client et les pertes sont substantielles.

« Depuis 20 ans, par exemple, on fait la carte motoneige de l’ATR, mais cette année, ils ne nous ont pas attribué le contrat parce qu’ils ne voulaient pas changer le papier. À l’échelle de notre organisation, c’est un gros mandat perdu. Et on a été très déçu. J’ai passé trois jours sans arrêt à chercher des solutions. Oui, ils favorisent le local, mais jusqu’à un certain point. Il n’y a pas eu de compromis », déplore l’entrepreneur.

C’est certain que ça a un impact sur le chiffre d’affaires parce que tout coûte plus cher. Et j’en ai, des clients qui vont à Québec.

Ginette Lebeau

Dans le domaine depuis 30 ans, Ginette Lebeau, de l’Imprimerie de Charlevoix à La Malbaie, n’a jamais connu une situation comme celle qui prévaut.

« On ne réussit pas à satisfaire tous nos clients. Parce qu’ils manquent de papier, nos fournisseurs nous rationnent. On a des quotas et le marché n’a pas de souplesse! », indique-t-elle. Considérant la saisonnalité de Charlevoix, la période est particulièrement difficile.

« Tout le monde veut ses dépliants, ses menus en même temps… Je travaille depuis février à avertir mes clients de se dépêcher et plus ça avance, pire c’est », ajoute Mme Lebeau. Certains clients pressés feront le choix d’aller voir ailleurs.
« C’est certain que ça a un impact sur le chiffre d’affaires parce que tout coûte plus cher. Et j’en ai, des clients qui vont à Québec. On fait avec ce qu’on a, mais je suis là-dedans tous les jours. Mes réserves de papier diminuent à une vitesse “épeurante”. Le prix du papier a augmenté énormément… Et ça augmente tous les mois! Ce n’est pas facile de travailler dans ces conditions. »

Une situation, plusieurs causes

Si la pandémie est liée à la pénurie de papier, elle n’en est pas la seule responsable, loin de là. La baisse de demande de papier depuis 2018, la pénurie de main-d’œuvre, les fluctuations du marché européen et même la congestion, au printemps 2021, du canal de Suez sont en cause.

Aux États-Unis, au Canada, en Europe et en Asie, la pandémie et le coût exorbitant de l’énergie ont frappé de plein fouet l’industrie du papier. Des moulins qui débordaient de papier en inventaire ont choisi de le liquider, considérant la décroissance constante des dernières années. D’autres ont carrément changé de vocation.
« Certains moulins ont complètement fermé et d’autres ont choisi de transformer leurs machines pour produire autre chose que du papier comme des couches pour bébés ou des sous-vêtements d’incontinence », explique Sonia Pelletier de l’entreprise Ariva de Sept-Îles, une division de Domtar.

Domtar est un des principaux fournisseurs de papier à imprimer de la province. L’Imprimerie de Charlevoix s’y approvisionne. Un accident à l’usine de l’entreprise à Windsor en octobre dernier a fait deux morts. « La CSST a bloqué l’usine, ça a affecté la production. Dans le contexte, c’est difficile à rattraper! » rappelle Ginette Lebeau qui évoque également la situation en Colombie-Britannique. «Beaucoup de papier transige par Vancouver. La grève dans le port a fait que les conteneurs restent pris au large. Et la pénurie de main-d’œuvre ralentit le déchargement des conteneurs», avance Mme Lebeau.

Les inondations dans l’Ouest canadien ont abîmé les routes, les rendant parfois inutilisables pour le transport lourd. Là encore, la pénurie chauffeurs de camions augmente les délais de livraison.

En Finlande, le Moulin UPM était en grève depuis janvier. Pendant quatre mois, aucun papier n’a été produit dans ce moulin. Un des gros fabricants d’enveloppes québécois s’approvisionnait à ce moulin avec comme impact une pénurie d’enveloppes dans la province. Il est d’ailleurs présentement impensable de faire des campagnes de publipostage ou toute autre activité nécessitant une grande quantité d’enveloppes.

Source: Agence France Presse

Fait non négligeable, un vraquier s’est échoué dans le canal de Suez le 23 mars 2021, causant l’obstruction totale du canal et empêchant 422 bateaux de traverser jusqu’au 3 avril 2021. De plus, les bateaux de matériel essentiel étaient déchargés en premier, ralentissant d’autant la réception du papier.

Avec les informations de Marie-Eve Poulin

L’achat local, oui, mais…


Gérard Caron, de SDD Impression à La Malbaie, estime que la pandémie a, à bien des égards, « boosté » l’achat local. «Des gens qui ne m’avaient jamais appelé pour du papier parce qu’ils le prenaient toujours chez une grosse entreprise qui livre dans la région ont fait affaire avec moi », dit celui qui se fait un point d’honneur de répondre à la demande. « Ils ne seront pas à quel point j’ai ramé pour, mais tous mes clients savent que je vais tout faire pour avoir le stock dont ils ont besoin. » Il craint toutefois qu’avec un retour à la normale, certains clients retournent à leurs habitudes « extraterritoriales ».

« J’espère que la conscientisation va rester et qu’ils ne feront pas juste affaire avec moi quand ils sont mal pris », indique M. Caron. Le coût environnemental de faire affaire avec des commerces de l’extérieur de la région n’est pas négligeable. « Quand je vois le cinq tonnes qui vient chaque jour pour quelques boîtes de papier, des cartouches d’encre, ça me décourage un peu… C’est des centaines de milliers de litres de carburant. C’est ça, une communauté : il faut s’entretenir. C’est important que le déclic pour l’achat local se fasse de façon durable», avance M. Caron.

Pas d’embellie à l’horizon

Rien n’indique que la tendance lourde de la pénurie de papier sera renversée dans un avenir rapproché.
« Mes fournisseurs me disent qu’on en a au moins pour l’année », dit, résignée, Ginette Lebeau de l’Imprimerie de Charlevoix. Dans ce contexte, la prévisibilité est le mot clé, mais Mme Lebeau admet qu’ils sont nombreux à avoir été pris au dépourvu. « On ne l’a pas vu venir. On est tellement habitué à l’abondance, à avoir tout, tout de suite, qu’on ne s’est pas préparés. » Et pour rajouter à la pression sur les petites entreprises, « les grosses entreprises font l’écureuil, ils stockent… », illustre Gérard Caron, de SDD La Malbaie.

Louis Drouin le constate aussi. «Les plus gros manufacturiers de notre secteur ont les volumes pour acheter directement au moulin, sans intermédiaire. Mais pour acheter au moulin, il faut acheter énormément de papier, un 10 roues, l’entreposer… Je n’ai ni la place ni le fonds de roulement », indique-t-il.

M. Drouin a bien tenté de s’allier avec un de ces plus gros joueurs, au chiffre d’affaires annuel de 15 M$, mais il s’est buté à un refus. « ‘’What’s in it for me?’’, c’est ce qu’il m’a répondu. Il n’a aucun avantage à me lier à son volume d’achat. J’examine encore cette stratégie et je pourrais, éventuellement, trouver un joueur de la même taille que moi, avec un chiffre d’affaires de 1 ou 2 M$. Ensemble, on pourrait bénéficier d’économie d’échelle. »

Quoi qu’il en soit, il faut être créatif pour arriver à faire rouler les machines. « Nous, on cherche à répondre aux besoins du client selon les contraintes auxquelles on fait face. On va toujours offrir le mieux de ce qui nous possible d’offrir. On ne peut pas offrir ce qui est indisponible », relate Louis Drouin.

La vente au détail n’est pas épargnée par la situation. À la boutique de l’Imprimerie de Charlevoix, qui opère sous la bannière Hamster, la rame de papier 8 ½ x 11 était vendue 5$ il y a quelques mois. Aujourd’hui, le prix est de 8,10$. S’il y a de la disponibilité.

Partager cet article