J’ai un journal qui ne veut pas mourir

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Par Émélie Bernier
J’ai un journal qui ne veut pas mourir

 

Depuis quelques temps, j’ai l’impression de marcher sur un fil. Professionnellement parlant. Au milieu des mauvaises nouvelles et des bonnes dont je m’abreuve quotidiennement, il y a celles qui concernent mon gagne-pain. Et ce n’est pas jojo. Ça parle de faillite, de Crise avec un grand C, des méchants gourmands sans scrupules qui se cachent derrière l’acronyme GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et m’enlèvent le pain de la bouche. Le pain, peut-être, mais pas les mots. Pas encore, du moins.

Parce que oui, on compte par centaines les journalistes qui ont perdu leur job dans les dernières années.

Selon une compilation de l’Observatoire de la culture et des communications du Québec à partir de données de Statistique Canada, on comptait 3 840 journalistes actifs au Québec en 2016, soit 420 personnes de moins qu’en  2006. Et c’était avant les récentes coupures chez Bell Média, à La Presse, au Soleil, avant la fermeture de Vice Québec, avant les dernières rondes de « serrage de ceinture » aux quatre coins de la petite planète médiatique québécoise…

Qui plus est, les salaires de ceux qui restent ont régressé de 7% entre 2014 et 2016.

Métier à haut risque, journaliste ? À haut risque de le perdre, oui.

Selon un rapport du Forum des politiques publiques du Canada, 225 hebdos et 27 quotidiens ont disparu au pays depuis 2010. En 2011, les hebdomadaires québécois publiaient 6,2 millions d’exemplaires chaque semaine. Aujourd’hui? Environ 3,4 millions.

Ça s’explique par une mathématique très simple.

« Les journaux d’ici ne sont plus rentables. En 2016, la marge bénéficiaire des quotidiens et des hebdomadaires est en effet devenue négative à -0,1%, alors qu’elle s’élevait à 3,5% en 2014, à 14,4% en 2010 et à 17,5% en 2000. Les recettes de ces publications ont fléchi de 17% de 2014 à 2017 ». (Source : Médias d’informations, État des lieux, Centre d’études sur les médias, Daniel Giroux, août 2019).

Les revenus de publicité échouent dans les poches profondes de l’infâme monstre GAFAM qui n’a qu’à relayer gratos les fruits de notre labeur pour atteindre un vaste auditoire d’internautes.

Les médias qui persistent et signent ne le font donc pas pour l’argent, mais parce qu’ils croient fermement que le public a droit à une information juste, pertinente, de qualité, de proximité. Ils le font par conviction. Mais les convictions, on le sait, ne mettent pas de beurre sur les épinards… Et tôt ou tard, les convictions risquent de frapper un mur.

Aucun média n’échappe à l’effritement de ses revenus. Pourtant, malgré la précarité, la morosité, l’épée de Damoclès qui se balance au-dessus de nos têtes, il n’y a pas de compromis sur la qualité de l’information que nous livrons.  C’est vrai à La Presse, au Soleil, au Journal de Québec. C’est vrai au Quotidien de Saguenay. C’est aussi vrai chez vous : au Charlevoisien, au Nord-Côtier, au Manic et au Haute Côte-Nord, ces « gazettes locales » qui font partie de vos vies, qui en sont à la fois les témoins et les acteurs.

Une gazette locale, c’est quoi ?

C’est ce média qui connaît le nom de votre rue, car il y envoie chaque semaine un camelot.

C’est ce média qui sait ce qui se passe chez vous et qui répond à vos questions.

C’est ce média si près de vous que vous avez parfois l’impression qu’il vous épie, pour votre bien, évidemment !

C’est ce média qui, si l’appétit vous en prend, vous dit où aller rassasier votre faim de culture.

C’est ce média qui met en lumière les bons coups, et les moins bons, de votre communauté.

C’est ce média qui se tape toute une armada d’assemblées publiques parfois un brin soporifiques afin d’en rendre la substantifique moelle ô combien importante dans votre vie de citoyen.

C’est ce média qui vous parle de vous.

Dans un copieux mémoire présenté à la Commission sur l’avenir des médias d’information, mes patrons résument bien le mandat des médias de proximité et le péril en la demeure. « Or, le jour où nos hebdomadaires disparaîtront, qui couvrira la remise d’un chèque de 500 $ d’un club Optimisme ? Qui fera état du tournoi remporté par les petits atomes B ? Qui publiera les photos du spectacle de fin d’année d’une école ? Qui s’assoira devant le conseil municipal pour expliquer la dernière décision du maire ? Qui saluera l’ouverture d’un nouveau commerce ? Humblement, ce sera un cataclysme pour le droit à l’information en région. Sous ce grand chapeau de « producteurs de nouvelles », ne perdons pas de vue que les journaux locaux ont aussi un rôle social. »

Nous sommes là pour vous, serez-vous là pour nous?

 

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