Haro sur la détresse

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Par Émélie Bernier
Haro sur la détresse

Elle est partout, la malveillante. Elle grafigne les âmes et s’accroche aux cœurs, teigneuse. Sans merci, la détresse? Oui, mais pas sans issue.

Prenons l’histoire de David. (*prénom pas fictif pour deux cennes!)

David était un petit gars mal parti. Pas exactement élevé dans la ouate et le coton, disons. Plutôt dans la laine d’acier et 0-3/4″, arrosé d’une bonne lampée de bibine. Et bercé de chahut.

Dire qu’il aurait pu passer du côté sombre de la force est un euphémisme.

Ses parents, qui l’aimaient bien, mais plutôt mal, ne savaient pas trop quoi faire de lui. «Quand les parents se séparent, ça va jusqu’en cour, pour savoir qui aura la garde des enfants. Moi, ils se sont rendus jusqu’en cour pour savoir qui n’aurait pas ma garde. Un peu dur pour l’estime de soi… »

Ainsi, à 6 ans, probablement parce qu’ils craignaient chacun à sa façon, de l’enfoncer plutôt que de l’élever, ils l’ont parqué au pensionnat.

Comment se sent un enfant qui se fait « domper »,  même pour son bien, par ses parents? Imaginez votre pire peine d’amour et dopez-là aux stéroïdes. Regardez la gonfler, gonfler… Petit David a vite été étiquetté « petit crisse ». «Après seulement quelques semaines d’école, une des religieuses m’a accroché par le bras elle m’a dit « toi, si tu n’arrêtes pas d’être tannant, on va  te mettre dehors de l’école! » Je me suis dit « voilà ma chance! » »!

Celui qui n’avait eu jusque-là de cadre que les colères et autres folies passagères, a rué dans les brancards, kické des c… et cherché par tous les moyens à se faire renvoyer de l’école.

Jusqu’à ce qu’une prof le tire vers la lumière en lui disant quelque chose comme : « c’est beau ce que tu écris. Tu penses que c’est du rap, mais c’est aussi de la poésie. » Elle aurait pu s’appeler Providence. Elle s’appelait Francine.

Des comme lui, des comme eux, des éclopés du cœur, il y en a une flopée. Des comme elle, des Providence, il y en a, mais seront-elles là au bon moment? Pour attraper la main des petits David avant qu’ils ne décrochent pour de bon?

Porte-parole de Santé Mentale Québec, le poète, slammeur, auteur et pas accessoirement du tout ex-travailleur social, était l’invité du centre de prévention du Suicide de Charlevoix la semaine dernière. En gros, il a raconté, alliant magiquement humour et poésie, que l’écriture lui a sauvé la vie, car « tout ce qui ne s’exprime pas s’imprime » (Jacques Salomé).

Après avoir rôdé à en périphérie de l’abysse lui-même, il a travaillé plusieurs années auprès de ces gens qui broient du noir d’un lever de soleil à l’autre jusqu’à ne plus croire à l’existence de la lumière.

Et ils sont de plus en plus nombreux. Et de plus en plus jeunes, comme l’a écrit ma collègue Karine Dufour-Cauchon la semaine dernière.

Selon l’Institut de la stastistique du Québec, depuis 2000, en moyenne près de 70 Québécois de 0 à 19 ans s’enlèvent la vie chaque année : de ce nombre, environ 70 % sont des garçons.

La faute à la détresse et peut-être un peu aux « réseaux sociopathes », comme le poète les appelle.

Ça prend davantage de Providence ou de Francine. Davantage de Renée-Claude Laroche, ma chère amie directrice du CPS.  Davantage de mains tendues, d’ouverture, de dialogue. Davantage de manière de déjouer la détresse et de l’envoyer dans les câbles (ici, quelques-uns, excellents: mouvementsmq.ca/trucs-et-astuces/jeunes.

Et moins de cadres rigides qui cassent les ailes de nos enfants et de nos ados! On vous aime, avec vos aspérités,  vos courbes, vos têtes de pioches! Vous êtes uniques! Parce que comme le dit le dicton :

« À trop vouloir entrer dans le moule, on finit par avoir l’air tarte.»

 

 

 

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