Prenez un coureur d’ultradistance lambda, et faites-le courir plus de 200 km par semaine, à longueur d’année, pendant des décennies. Il repoussera assurément les limites de son corps et cumulera des performances remarquables, comme il le recherche tant. Mais, à l’âge de la retraite, son corps n’en sera pas un qui aura connu « les bienfaits d’une vie saine et active », selon de récentes études.
Pierre Lavoie, ultra-athlète et conférencier, est aux premières loges pour observer les effets à long terme qu’a le surentraînement sur le corps humain. Dans les dernières années, « une dizaine » de ses amis sont décédés prématurément de problèmes cardiaques.
Effleurant la soixantaine, ils avaient tous, dans leur carrière, cumulé un haut niveau d’entraînement avec « énormément de volume », soutient M. Lavoie.
Une fois l’âge de la retraite atteint, les ultra-coureurs ont certes les conséquences physiologiques d’un système musculosquelettique surexploité, mais pas que.
Lorsque trop devient dangereux
L’année dernière, le professeur titulaire de la Faculté de médecine de l’Université Laval, Pierre Guertin, aujourd’hui à la retraite, a publié une étude où il recense les « évidences biomédicales existantes à ce jour » sur la santé générale des ultra-coureurs à la retraite ou ayant subi des traitements contre le cancer.
Dans le document en question, les résultats mettent en évidence la variation de 26 marqueurs de santé. Certains concernent la performance du cœur, des poumons, du cerveau, du foie, des reins, du pancréas, de la peau et des hormones, par exemple.
Parmi les indicateurs étudiés chez ces anciens ultra-coureurs, 22 montrent une régression de l’état de santé, alors que les 4 autres sont des baisses « possibles », « inchangées » ou « incertaines » de la performance.
Pourtant, M. Guertin soutient que « la pratique régulière d’activité physique modérée génère essentiellement et sans équivoque une longue liste d’effets bénéfiques à court et relativement long terme sur la santé physique et mentale ».
Or, le volume d’entraînement des ultramarathoniens dépasse le seuil de cette « pratique régulière d’activité physique ». « Sur la base des évidences préliminaires […] la pratique du sport, c’est bien, mais mal en faire ou en faire trop, c’est mettre inutilement sa vie en danger », résume le professeur émérite Pierre Guertin.
« Il ne fait aucun doute pour moi que le corps humain possède des limites en toutes circonstances », ajoute le chercheur. Mais « où se trouve en général la limite en endurance et en intensité entre le ” juste assez” et celle du “trop” d’exercice? », se questionne-t-il toujours. La science n’est pas assez avancée pour répondre précisément à cette question.
La sempiternelle quête de l’équilibre
Trouver et défier ce seuil est en partie ce qui motive Jean-Philippe Thibodeau, champion canadien au 80 km de course en sentier. « Il y a une mode présentement avec laquelle je ne suis pas tant en accord : le monde s’entraîne vraiment fort », critique-t-il. « J’ai plein d’amis qui courent 220, 230 km par semaine, c’est sûr que ça te détruit. »
Le Baie-Saint-Paulois a plutôt préféré une courbe de progression plus lente, en cumulant environ la moitié de cette distance hebdomadaire afin de durer plus longtemps dans le sport. « Peut-être que j’aurais été meilleur à en avoir fait plus, mais là au moins, je m’améliore encore à 35 ans, et ça, c’est rare », dit-il fièrement.
« Je regarde du monde de 50 et 60 ans, qui n’ont rien fait et qui sont quand même maganés. C’est un peu la loterie aussi : je préfère avoir vécu à 100% [et d’en subir les conséquences] que d’avoir fait attention et peut-être être magané pareil. » – Jean-Philippe Thibodeau
Bien qu’il coure un volume « raisonnable » selon lui, Jean-Philippe Thibodeau n’est pas à l’abri des risques énoncés par le professeur Pierre Guertin. « Où je commence déjà à le sentir, c’est au niveau de la fatigue : pour réussir à enligner tout ce que je veux faire [lors de ses périodes intensives d’entraînement] c’est souvent le sommeil qui est hypothéqué », raconte-t-il, remarquant aussi les conséquences de ses épreuves sur ses systèmes rénal et hormonal. « Je vois une perte de contrôle.»
Réaliste, il admet être conscient que son corps sera peut-être « magané » une fois la cinquantaine atteinte. « Mais en même temps, je vis le rêve : je voyage avec la course et je suis capable de la monétiser un peu. »
Afin de préserver quelque peu son corps pour l’avenir, il compte prendre sa retraite du milieu compétitif l’année prochaine, après avoir couru aux Championnats du monde de course en sentier, en Afrique du Sud.
Au bord de la fenêtre du Mousse Café à Baie-Saint-Paul, Jean-Philippe se tourne vers sa conjointe. « Admettons qu’on a des enfants, je veux être capable de jouer avec eux quand j’aurai 48 ans sans avoir mal dans le bas du dos et les deux genoux cassés », projette-t-il.
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