Est-ce que la pratique de la course d’ultradistance est nécessairement incompatible avec une santé sociale? Les avis divergent. Témoignages.
Jean-Philippe Thibodeau, champion canadien aux 80 km de course en sentiers
L’ultracoureur Jean-Philippe Thibodeau considère que la conciliation entre la vie sociale et le sport est relativement facile. « J’ai grandi [dans ce milieu] avec mes chums de gars, ils sont encore à un niveau où on peut s’entraîner ensemble. »
À ses côtés dans les sentiers, il peut aussi compter sur la présence de sa conjointe, Anne-Marie Comeau, olympienne en ski de fond et aspirante à l’équipe nationale au marathon. Lors d’un 100 km sur route effectué en février dernier à Las Vegas, Jean-Philippe a profité des aptitudes d’Anne-Marie pour les 30 premiers kilomètres, alors qu’elle était son lapin de cadence.
Quand il a commencé à faire de la course, quelques années avant la pandémie, Jean-Philippe était plutôt solitaire. Aujourd’hui, avec le bassin de coureur et les clubs qui ont décuplé, l’expérience est encore plus belle, selon lui.
« Maintenant, au Québec Méga Trail, par exemple, il y a des parcs et des jeux gonflables pour les enfants [pendant qu’on coure], des bars, des spectacles, décrit le natif de Baie-Saint-Paul. C’est le fun parce que le monde reste ici, et tu crées de belles connexions grâce au sport. »
Richard Chouinard, ancien coureur d’ultradistance et professeur retraité de kinésiologie à l’Université Laval
Richard Chouinard est encore titulaire du record québécois au 100 km sur route, établi en 1979. Pour réaliser de telles performances, il s’infligeait 160 à 200 km de course, chaque semaine, un volume qu’il ne considère pas propice à l’équilibre.
« Pour avoir un équilibre entre la pratique d’activité physique, ton travail, ta vie personnelle, ta vie sociale, on n’a pas besoin d’en faire autant. Quand on en fait autant, c’est parce qu’on a des objectifs de performance », plaide-t-il.
Pierre Lavoie, triathlète d’endurance et conférencier
Contrairement à Jean-Philippe Thibodeau, Pierre Lavoie plaide que le volume d’entraînement nécessaire aux épreuves d’ultra-distances est socialement malsain. « Où je me sentais équilibré, c’est quand je m’entraînais cinq à huit heures par semaine, note l’ultra-coureur et conférencier. Au-delà, ça nuisait à ma famille, ça nuisait à mon travail, ça nuisait à mon cercle d’amis. »
« Il y a beaucoup de dommages collatéraux à l’entraînement extrême. » – Pierre Lavoie
Ce qu’il trouve dangereux dans les sports d’ultradistance, c’est lorsque les athlètes s’entraînent intensément tout au long de l’année. « Un amateur qui fait ça à l’année longue, tu le rencontres après deux ans et il a fait le vide autour de lui : il n’a plus d’amis et sa femme est partie, parce que tout son focus est là-dessus [et] il finit par s’isoler », plaide Pierre Lavoie.
Selon lui, c’est la taille que représente le défi qui pousse ces coureurs à s’engager dans cette voie qui peut s’avérer obsessive, selon son expérience. « Quand tu as de longues distances, tu veux réussir, alors tu mets les bouchées doubles et tu ne fais aucun compromis, parce que tu as déjà engagé tellement de temps et d’énergie là-dedans. »
Lorsqu’on lui demande des conseils pour se lancer dans un Ironman, Pierre Lavoie est catégorique dans son discours : « J’ai vu assez de triathlètes dans ma vie, tu vas devenir égocentrique. Je te demande une chose : dès que tu finis ton Ironman, tu tires la plug, tu redeviens normal à t’entraîner 5-6-7 heures par semaine. »
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