L’imprévisibilité du climat redéfinit les règles du jeu
(Au centre)Martine Néron, agronome et agente de développement économique, MRC Charlevoix-Est (À droite)Tim GIGERE, conseiller en environnement, MRC Charlevoix-Est (A gauche )Marie-Frédérique Lemelin, stagiaire en agronomie et productrice de bovin. Photo Félix Côté
Dans Charlevoix, les changements climatiques ne se mesurent plus seulement en degrés ou en projections scientifiques. Ils se vivent concrètement, dans les champs, dans la qualité du foin, dans la santé des troupeaux et dans la capacité, de plus en plus fragile, à planifier une saison agricole.
« L’imprévisibilité, c’est le mot d’aujourd’hui », résume Tim Giguère, conseiller en environnement. Un mot qui revient constamment chez les intervenants du milieu agricole de la MRC de Charlevoix-Est, alors que les repères saisonniers d’autrefois semblent s’effacer.
Une météo devenue instable… et coûteuse
Sur le terrain, les producteurs décrivent des saisons qui ne se suivent plus. « On a commencé la saison avec des pluies super abondantes… pour finir avec une sécheresse », explique Marie-Frédérique Lemelin, stagiaire en agronomie à la MRC Charlevoix-Est et productrice de bovin . « Tu veux être rentable, mais tu te retrouves avec du foin qui baigne dans l’eau, puis après ça qui sèche debout. »
Cette instabilité a un coût direct : moins de rendement, mais surtout une perte de qualité. « Plus que tu laisses le foin au champ, plus que la qualité diminue », ajoute-t-elle, évoquant les pertes de nutriments causées par le soleil et la pluie.
Les chiffres confirment cette réalité. « On avait 13 à 14 % de protéines dans le foin », souligne-t-elle, alors que « d’habitude, on est à 19, 20, 21 % ». Une chute importante, « dans les mêmes champs, dans le même sol ».
Ce type de variabilité s’observe aussi à l’échelle régionale. À l’image du Québec, Charlevoix a connu l’automne le plus sec des cinq dernières années », rapportait Le Charlevoisien, avec « près de 200 mm de précipitations attendus, contre 482 mm en 2023.
Trop d’eau, pas assez d’eau : une double pression
Le problème, selon les intervenants, n’est pas seulement la pluie ou la sécheresse, mais leur succession. « Tu peux avoir des inondations à un endroit puis de la sécheresse ailleurs », explique Tim Giguère.
Cette dynamique est bien documentée. Selon Ouranos, « l’augmentation des températures entraîne une plus grande évaporation de l’eau », ce qui intensifie à la fois les précipitations et les épisodes de sécheresse. L’organisme précise que « les sécheresses agricoles surviennent lorsque le manque d’eau dans le sol limite la croissance des cultures ».
Dans les faits, les producteurs doivent donc composer avec deux extrêmes, parfois dans une même saison, ce qui complique la planification et augmente les risques financiers.
Des saisons de plus en plus déstabilisées
Au-delà des précipitations, c’est la structure même des saisons qui change. « Avant, les étés étaient plus stables », note Marie-Frédérique Lemelin. « Là, c’est vraiment rendu instable. »
Les périodes de transition prennent plus de place, avec des cycles de gel et de dégel plus fréquents. « Gel, dégel, gel, dégel… ça arrive de plus en plus souvent », dit-elle.
Ces variations sont particulièrement dommageables pour les plantes pérennes. « Elles tombent en dormance, puis avec un dégel elles pensent que c’est le temps de se réveiller… mais ça regèle, puis elles meurent. »
Selon Ouranos, « les événements quotidiens de gel-dégel seront modifiés » et les hivers deviendront « plus doux et plus pluvieux », avec « une diminution de la durée du couvert neigeux ».
Or, cette neige joue un rôle crucial. « La neige agit comme un isolant », rappelle implicitement la littérature scientifique. Sa diminution expose davantage les cultures aux variations de température.
Des impacts jusque dans les troupeaux
Les animaux ne sont pas épargnés. « S’il fait 7-10 degrés avec de la pluie, puis -25 le lendemain, ça peut être mortel », explique Marie-Frédérique Lemelin.
Elle décrit des conditions où les animaux, mouillés puis gelés, deviennent vulnérables : « ça peut créer des pneumonies ». Ces variations rapides représentent un stress important pour les élevages, notamment ceux qui gardent des animaux à l’extérieur en hiver.
Des gains marginaux face à des pertes importantes
Certains effets positifs sont évoqués, comme des saisons potentiellement plus longues. Mais ils demeurent limités.
« Oui, ça peut être favorable… mais c’est juste un petit positif », nuance Marie-Frédérique Lemelin. « Au final, on est plus impactés qu’avantagés. »
Les intervenants mentionnent aussi de nouveaux risques : maladies, insectes ravageurs, instabilité accrue. Dans Charlevoix, ces facteurs semblent dépasser les bénéfices potentiels.
S’adapter à l’imprévisible
Pour Tim Giguère, le constat est clair : « on ne peut plus vraiment freiner ce qui est déjà en place… maintenant, on doit préparer l’adaptation ».
Cela passe par des pratiques concrètes, souligne Martine Néron, agronome et agente de développement économique à la MRC Charlevoix-Est : « les couvertures de sol, les haies brise-vent, garder le sol couvert… ce sont des façons d’atténuer certains impacts ».
Elle insiste toutefois sur une limite fondamentale : « on ne peut pas contrôler la météo ».
Une agriculture critiquée… mais essentielle
Les intervenants souhaitent aussi corriger certaines perceptions. « Il faut faire attention à pointer l’agriculture comme la bête noire », affirme Tim Giguère.
Selon les données québécoises, « le transport représente 43,3 % des émissions de GES », contre « 9,8 % pour l’agriculture ».
Au-delà des chiffres, ils rappellent que les producteurs ont tout intérêt à préserver leurs ressources. « S’ils épuisent leur sol, ils s’impactent eux-mêmes », résume l’un d’eux.
Ils soulignent également que l’agriculture valorise certaines terres marginales et contribue, dans certains cas, à maintenir la matière organique des sols.
Acheter local : un geste économique et climatique
Dans ce contexte, l’achat local devient un levier concret. « L’agriculture, ça nous produit de la nourriture », rappelle Martine Néron.
Acheter local, c’est réduire le transport, soutenir l’économie régionale et maintenir une capacité de production. « On perd des producteurs ces années-ci », souligne-t-elle, particulièrement dans certains secteurs comme le maraîchage.
Une agriculture en première ligne
Au final, les producteurs ne débattent pas des changements climatiques : ils les vivent.
« Il faut être courageux pour être producteur ces dernières années », lance Martine Néron.
Dans Charlevoix, l’enjeu n’est plus seulement environnemental. Il est économique, territorial et humain. Et surtout, il repose désormais sur une capacité nouvelle : apprendre à produire dans un monde où la seule constante est devenue l’incertitude.
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