Main-d’œuvre agricole : un modèle à bout de souffle?

Par Félix Côté 5:30 AM - 6 juin 2026
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Viandes biologiques Charlevoix emploi plusieurs travailleurs étrangers. Photo Félix Côté

Dans les champs comme dans les usines de transformation, le constat est le même : la main-d’œuvre locale se fait rare. Derrière cette réalité, des causes multiples s’entrecroisent — pénibilité du travail, transformation du marché de l’emploi, pression migratoire et lourdeur administrative.

Des travailleurs d’ici… qui ne sont plus au rendez-vous

Autrefois, les fermes pouvaient compter sur une main-d’œuvre locale variée : étudiants, travailleurs en réinsertion ou saisonniers. Aujourd’hui, ce bassin s’est pratiquement tari.

Comme l’explique Patrick Reduron, agent de liaison culturel au Service de main-d’œuvre à l’appui, cette disparition ne tient pas à un manque de volonté, mais plutôt à une transformation du marché du travail. Dans un contexte de rareté généralisée, les travailleurs ont désormais accès à une diversité d’emplois moins exigeants physiquement.

Le travail agricole, rappelle-t-il, demeure « excessivement pénible », impliquant de longues heures accroupi à récolter des produits, souvent dans des conditions difficiles. Dans ce contexte, il devient logique que plusieurs se tournent vers des secteurs « moins pénibles », désormais accessibles.

Une dépendance devenue incontournable

Face à cette réalité, les entreprises agricoles n’ont eu d’autre choix que de se tourner vers l’international. Chez Les Viandes Bio Charlevoix, cette dépendance est totale. La directrice de la comptabilité marketing, Elsa Girard, ne laisse place à aucune ambiguïté lorsqu’elle affirme que sans travailleurs étrangers, l’entreprise ne tiendrait « même pas une semaine ».

Contrairement à certaines perceptions, cette solution ne représente pas une économie. Elle insiste plutôt sur le fait qu’il ne s’agit pas de « cheap labor », mais bien d’un investissement nécessaire, chaque recrutement pouvant coûter plusieurs milliers de dollars.

Elsa Girard Photo Félix Côté

Accueillir, loger, intégrer : un défi en soi

Au-delà du recrutement, c’est toute la structure d’accueil qui repose sur les épaules des employeurs. Dans Charlevoix, la crise du logement complique fortement la situation. Pour contourner cet obstacle, l’entreprise a dû investir directement dans l’immobilier, allant jusqu’à acheter des duplex, des appartements et même des maisons, Elsa Girard soulignant que sans cette capacité à loger les travailleurs, il devient impossible de les faire venir.

À cela s’ajoute la gestion du transport, souvent assumée par l’entreprise, ainsi que l’accompagnement quotidien. Compréhension des impôts, accès aux services, intégration culturelle : les employeurs jouent un rôle qui dépasse largement le cadre professionnel. Elle souligne d’ailleurs qu’il ne s’agit pas simplement d’embaucher, mais bien de gérer « toute une réalité sociale » autour de ces travailleurs.

Des démarches complexes et coûteuses

Malgré cette dépendance, les entreprises doivent composer avec un cadre administratif exigeant. Permis de travail, exigences réglementaires, recours à des avocats ou à des agences : le processus est long, coûteux et incertain. Elsa Girard évoque un système où, selon elle, le gouvernement « met des bâtons dans les roues » aux entreprises qui tentent de combler leurs besoins.

La question de la réunification familiale vient également complexifier la situation. Plusieurs travailleurs souhaitent faire venir leurs proches, une demande légitime selon les employeurs, mais qui se heurte à des règles de plus en plus strictes.

Dans ce contexte, elle souligne le paradoxe : on attend des travailleurs qu’ils donnent leur plein rendement, alors qu’une partie importante de leur vie demeure à l’étranger.

Une transformation du marché du travail

Au-delà des enjeux immédiats, cette pénurie s’inscrit dans une mutation plus profonde. L’accès accru aux études supérieures et la valorisation des parcours universitaires modifient les choix professionnels. Selon Elsa Girard, il est aujourd’hui pratiquement impossible de recruter des jeunes de 25 à 30 ans pour travailler dans une ferme.

Les rares candidats intéressés par l’agriculture y sont souvent déjà engagés par passion ou via une entreprise familiale. Pour les autres, les perspectives professionnelles se situent ailleurs.

Même dans des métiers spécialisés, comme celui de boucher, la relève se fait rare, la formation étant longue et exigeante.

Certaines entreprises tentent de diversifier leurs stratégies, notamment en recrutant des réfugiés déjà présents sur le territoire. Une solution qui permet de contourner certaines contraintes administratives, mais qui demeure partielle. Elsa Girard le reconnaît d’ailleurs sans détour : des solutions, « il n’y en a pas mille ».

Un enjeu économique… et humain

Derrière les chiffres et les politiques, la crise de la main-d’œuvre agricole met en lumière une réalité plus large.

Entre pénibilité du travail, transformation des aspirations professionnelles et dépendance à l’immigration, le secteur agricole se retrouve à un point de bascule.

Et au-delà des enjeux économiques, les entreprises doivent composer avec des réalités humaines complexes d’intégration, de déracinement, d’équilibre familial qui redéfinissent leur rôle.

Une chose est certaine : sans main-d’œuvre, ce n’est pas seulement la production qui ralentit, mais bien l’ensemble de la chaîne alimentaire qui se fragilise.

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