« On nourrit du monde » : détresse, préjugés et réalité du métier d’agriculteur
Sylvain Tremblay et Mya Boulianne Photo Félix Côté
Derrière l’image bucolique de la ferme se cache une réalité bien plus complexe, faite d’incertitudes économiques, de pression constante et d’un sentiment persistant d’incompréhension.
Dans Charlevoix, un producteur agricole et sa fille, en voie de reprendre l’entreprise familiale, témoignent d’un métier aussi exigeant qu’essentiel.
« On ne sait jamais ce qui va arriver », résume le producteur Sylvain Tremblay. Contrairement à un emploi salarié, les revenus agricoles fluctuent constamment. « Le prix peut tomber du jour au lendemain. Tu peux vendre à moitié prix, mais tes coûts, eux, ne baissent pas. »
Les dépenses, elles, continuent d’augmenter. « Tout a doublé, tout a triplé. Les intrants, c’est un roulement constant. Si ça ne roule pas, ça tombe. »
À cela s’ajoute une réalité implacable : l’absence de véritable salaire. « Tout ce que je gagne, je le remets dans la ferme. »
Une détresse bien réelle
Le stress du métier est bien connu dans le milieu agricole. « Il y a beaucoup de détresse », reconnaît Mya Boulianne, représentante de la relève.
Pourtant, cette réalité est parfois mal comprise. « On entend du monde dire qu’ils font de l’anxiété… mais des fois, je me dis qu’ils ne savent pas c’est quoi, la vraie pression », lance son père, avec franchise.
Des préjugés tenaces
Au-delà des défis économiques, les agriculteurs doivent composer avec un regard social souvent critique. « On se fait dire qu’on est des crosseurs, qu’on vit de subventions », déplore le producteur. Il tient à rectifier : « Moi, j’ai parti la ferme à zéro. Je n’ai pas eu de subventions. »
Selon lui, le fossé entre le monde agricole et le reste de la population s’est creusé. « Ça, tu ne peux pas expliquer ça à du monde de bureau. »
Une dépendance au climat et au vivant
Le travail agricole repose sur des variables incontrôlables, notamment la météo. « Quand il fait beau, il faut se dépêcher. Le beau temps, c’est une course. »
Une récolte manquée peut avoir des conséquences majeures. « Si je ne fais pas assez de foin, je ne suis pas capable de nourrir mes animaux pendant un an. »
Une relation unique avec les animaux
Au cœur du métier, il y a aussi un lien profond avec le vivant. « Les animaux, c’est comme nos enfants », affirme le producteur.
Cette relation rend certaines décisions particulièrement difficiles. « On les met au monde… puis des fois, il faut les abattre. Ça fait mal. »
Il se souvient d’un veau malade qu’il a dû euthanasier. « On lui a donné une chance. Mais à un moment donné, tu n’as pas le choix. »
Une vocation avant tout
Malgré les sacrifices, le métier reste une source de sens et d’accomplissement. « Quand tu rentres dans l’étable le matin, tu sais que tu vas recevoir de l’amour, sans même le demander », dit-il.
Aujourd’hui, il ne regrette rien. « Je ne voulais pas arriver à la retraite en me disant que j’ai fait quelque chose que je n’aimais pas. »
« On nourrit du monde »
Au-delà des difficultés, le message est clair : le rôle des agriculteurs est fondamental. « Nous autres, on nourrit du monde. »
Une réalité souvent oubliée, mais essentielle, que cette famille de Charlevoix espère voir mieux comprise.
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