Y a-t-il moins d’oiseaux marins ?

Par Emelie Bernier 6:00 AM - 13 mai 2026 Initiative de journalisme local
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Mouette tridactyle en vol avec une prise dans le bec. Courtoisie Jacques Gélineau

Peu d’espèces vivantes échapperont aux conséquences des changements climatiques. Parmi elles, les oiseaux de mer agissent comme de véritables sentinelles, selon plusieurs experts internationaux. Sur la Côte-Nord, des observateurs constatent déjà des changements dans les habitudes des oiseaux, mais le Service canadien de la faune ne tire pas la sonnette d’alarme. Pas encore. 

« Il y a une baisse non seulement significative, mais catastrophique », lance pour sa part l’observateur Jacques Gélineau, connu pour ses positions parfois radicales en faveur de la faune. Depuis 3 ans, celui qui navigue plusieurs centaines de jours par année le long de la côte nord du fleuve dit constater « l’effondrement visible de tous les canards de mer ».

Pour Jean-François Rail, du Service canadien de la faune (une branche d’Environnement et changement climatique Canada), cette affirmation « ne passe pas l’épreuve des faits ». 

« Pour à peu près toutes les espèces, les tendances sont bonnes, mais il est difficile de vérifier officiellement, surtout pour cette année, alors que la nidification commence à peine pour la majorité des espèces », estime Rail. 

Comme plusieurs espèces fauniques, les oiseaux marins subissent les impacts des changements climatiques. Des observateurs s’inquiètent, mais le Service canadien de la faune ne joint pas sa voix au cri d’alarme. Ici, des mouettes tridactyles. Courtoisie Jacques Gélineau

Ce dernier est responsable du suivi des populations d’oiseaux marins qui nichent dans le golfe et l’estuaire pour le Service canadien de la faune. 

L’ornithologue Christophe Buidin, qui observe les oiseaux en Minganie depuis une trentaine d’années, relativise lui aussi. 

« On voit, oui, qu’il y a une diminution de certaines colonies d’oiseaux marins, mais ça ne date pas de cette année. De ce qu’on voit sur le terrain, il n’y a pas d’effondrement », analyse M. Buidin. 

Ce dernier offre différents services en tant qu’ornithologue à titre de contractuel, dont auprès du Service canadien de la faune, lors des inventaires. Il est également la personne-ressource du Club d’Ornithologie de la Côte-Nord, secteur Minganie.

Un suivi régulier

Les recensements aviaires remontent à la fin du 19e siècle, mais depuis 30 ans, des inventaires sont menés aux 5 ans environ, dans une dizaine de refuges d’oiseaux migrateurs sur le territoire de la Côte-Nord. Le dernier a été mené en 2022, mais les résultats n’ont pas encore été rendus publics.

” On n’a pas perdu d’espèces nicheuses dans les oiseaux marins. Les tendances sont variables. Certaines sont en augmentation, d’autres en déclin, mais en général, pour les espèces qui nichent dans le golfe et l’estuaire, on a de bonnes courbes de tendance “, indique Jean-François Rail.

La mouette tridactyle, l’océanite cul-blanc et la sterne caspienne sont parmi les espèces qui éprouvent davantage de difficultés, et ce, pour différentes raisons.

Petits Pingouins, guillemots marmettes et goélands argentés sur une pointe rocheuse de l’île du Corossol en 2010. Les oiseaux ont déserté l’île depuis.  Courtoisie Jean-François Rail, Service canadien de la faune.

Île du Corossol

M. Rail cite l’exemple du refuge de l’île du Corossol, au large de Sept-Îles. 

« C’est un refuge qui, il n’y a pas si longtemps, abritait presque 10 000 oiseaux marins. Des renards ont envahi l’île qui est pratiquement déserte maintenant », illustre M. Rail.

Des 500 nids d’eiders à duvet en 2015, il n’en restait plus que deux en 2022.

Mais la présence des renards ne saurait tout expliquer, croit pour sa part Jacques Gélineau.

« Tous les alcidés, qui nichent dans les falaises où les renards ne vont pas, ont disparu. La principale cause, c’est les changements climatiques. La mouette tridactyle, son déclin, c’est bien avant les renards ! »

Le cas de la mouette tridactyle est très bien documenté, explique Christophe Buidin. 

« Le réchauffement climatique a modifié l’aire de répartition de la mouette tridactyle, qui se concentre plus au nord, parce qu’elle ne trouve plus ici sa nourriture de prédilection. »

Causes multiples, impacts multipliés

La surpêche, les impacts des changements climatiques sur l’habitat et l’alimentation, les épidémies comme la grippe aviaire peuvent tous avoir, à des degrés divers, des impacts sur la faune aviaire, reconnaît Jean-François Rail, du Service canadien de la faune.

Il estime toutefois que les oiseaux font preuve d’une certaine résilience. Il cite l’exemple des fous de Bassan, dont la plus grande colonie niche sur l’île Bonaventure en Gaspésie.

Les fous de Bassan modifient leurs habitudes pour s’adapter aux changements climatiques, mais ce n’est pas sans conséquence sur l’état général des colonies. Courtoisie Jacques Gélineau

Le maquereau, principale source d’alimentation des fous, est plus rare, vraisemblablement en raison du réchauffement des eaux, selon les chercheurs. Il nage aussi en eaux plus profondes, plus difficile à repérer pour les oiseaux plongeurs qui le traquent du haut des airs. 

« Les fous de Bassan vont adapter leur alimentation. Ils font des distances incroyables pour chercher leur nourriture là où elle se trouve, ils cherchent des eaux plus froides si leurs proies se déplacent. On voit même apparaître de nouvelles espèces comme le sébaste dans leur alimentation », indique Jean-François Rail. 

Si résiliente soit-elle, la faune aviaire maritime passe un mauvais quart d’heure, insiste Jacques Gélineau, qui ne fléchit pas.

Il digère mal que les inventaires ne soient menés qu’aux 5 ans, voire plus. 

« Je dénonce le fait que les inventaires soient aussi distancés, alors qu’on est dans une période de bouleversements majeurs. Avec la technologie d’aujourd’hui, on est capable de mettre des caméras sur les sites de ponte et on peut suivre en temps réel. On n’a pas d’excuse », avance Jacques Gélineau.

Le cas des macreuses

” Les macreuses noires, brunes, à front blanc, tous les oiseaux à qui devraient être ici par milliers au moment où on se parle, il n’y en a pas ! “, affirme Jacques Gélineau, qui se base sur ses observations des dernières années. 

Christophe Buidin ne contredit pas M. Gélineau sur ce point et distingue le cas des macreuses des autres espèces comme les goélands, les macareux ou les petits pingouins, qui nichent sur les colonies. 

Macreuses en vol.  Courtoisie Jacques Gélineau

” Au niveau des macreuses, il y a une inquiétude au niveau canadien, québécois. On sait qu’il y a une diminution, mais on manque de données “, affirme M. Buidin.

Les macreuses, explique ce dernier, sont ” difficiles à suivre “. 

” Elles sont en grand nombre, mais elles ne nichent pas en groupe et elles nichent loin, le long des rivières et sur des lacs dans le nord. Ce sont des oiseaux plus difficiles à inventorier parce qu’ils sont dispersés jusque dans le Territoire du Nord-Ouest. Nous, on est dans leur corridor de migration “, analyse l’ornithologue.

Les milliers de macreuses qui peuvent être aperçues le long de la côte année après année sont donc de passage. M. Buidin admet que leur nombre demeure faible ce printemps, mais ne s’alarme pas. 

” Ce n’est que le début de la saison, on est même pas à la mi-mai “, explique-t-il. 

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