Construction : entre ambition, pression et réalité du terrain

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Par Jérôme Gagnon 5:00 AM - 19 avril 2026
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Jérôme Gagnon | Le Charlevoisien

Emmanuel Deschênes constate que la demande dépasse souvent l’offre.

Dans Charlevoix, l’industrie de la construction roule à plein régime. Les chantiers se multiplient, les appels entrent et les carnets de commandes se remplissent rapidement. Mais derrière cette effervescence, les entrepreneurs évoluent dans un environnement exigeant, où la croissance doit être calculée et les marges surveillées de près.

Pour le maire des Éboulements, Emmanuel Deschênes, qui s’est lancé dans ce milieu il y a trois ans, un constat s’est imposé rapidement : il n’existe pas de raccourci.

« Tu ne peux pas sauter les étapes. Ceux qui sont encore là après plusieurs années, c’est parce qu’ils ont bâti ça tranquillement, un pas à la fois. »

Derrière cette progression graduelle se cachent des investissements importants. Avant même de penser à dégager des profits, il faut équiper ses équipes, acheter du matériel et absorber les coûts fixes.

« Les outils, les équipements, ça monte vite. On parle de 250 000 $. Mais ce 250 000 $, il faut que tu le paies. Tant que ta première équipe n’est pas rentable, c’est toi qui supportes. »

Un marché actif… mais sous tension

Sur le terrain, le travail ne manque pas. Malgré son arrivée récente dans le milieu de la construction résidentielle, Emmanuel Deschênes constate que la demande dépasse souvent l’offre.

« Je suis plein jusqu’en octobre. Et pourtant, je suis un des derniers arrivés sur le marché. »

Cette pression s’explique notamment par la réalité du parc immobilier régional. Une grande partie des projets concerne des maisons anciennes, parfois construites il y a plusieurs décennies, qui nécessitent des rénovations majeures et spécialisées.

« On ne rénove pas des maisons de 2015. On travaille sur des maisons des années 30, 40, 50. Ce sont des projets plus complexes. »

Mais cette activité soutenue ne rime pas nécessairement avec stabilité. Les montants en jeu sont élevés et tous les clients n’ont pas la capacité d’absorber ces coûts.

« On ne parle plus de 5 000 $. On parle de 40 000 $, 50 000 $. Ce n’est pas tout le monde qui a les moyens. »

Des avantages propres à la région

Dans ce contexte, la réalité régionale comporte aussi certains atouts. Pour Mathieu Simard, cofondateur du Groupe Habitat, il existe des différences notables avec les grands centres.

« En région, il est souvent plus facile de créer un sentiment d’appartenance chez les employés. La compétition est moins forte qu’en ville. »

Cette stabilité peut représenter un avantage stratégique pour les entreprises qui souhaitent bâtir des équipes durables.

Le cofondateur et président du Groupe Habitat dirige une firme charlevoisienne qui réunit trois entreprises — Habitat Consultant, Habitat Éconstruction et Habitat Réfrigération — en une seule. Chez Groupe Habitat, on conçoit, on façonne et on construit l’espace : le client présente ses exigences et ses demandes, puis l’entreprise se charge de tout, de A à Z.

L’entreprise a progressivement fait sa marque grâce à sa relation avec la clientèle et son expertise.

La bureaucratie dans la mire

Au-delà des réalités du terrain, plusieurs intervenants dénoncent le poids de la bureaucratie. L’Association de la construction du Québec en fait même un enjeu central.

« Le fardeau administratif, le “red tape”, c’est un problème bien réel dans l’industrie », affirme le directeur des affaires publiques et gouvernementales Félix Rhéaume.

Selon lui, les entrepreneurs doivent constamment transmettre les mêmes informations à différentes instances, notamment à la Commission de la construction du Québec, à la Régie du bâtiment du Québec, à la CNESST et à Revenu Québec.

« Ce sont souvent les mêmes formulaires, les mêmes informations. Ça prend énormément de temps. »

L’ACQ estime que des mesures simples, comme des formulaires préremplis ou un guichet unique, pourraient générer jusqu’à 200 millions de dollars d’économies par année.

« Ce temps-là a un impact direct sur les coûts des projets. »

Mathieu Simard plaide également pour une approche plus concertée.

« Il faudrait que les parties se parlent davantage pour simplifier les choses. »

Parmi les organismes pointés du doigt, la CNESST revient régulièrement dans les discussions. Les entrepreneurs doivent y transmettre de nombreuses informations liées à la gestion de la santé et de la sécurité sur les chantiers, en plus des déclarations administratives obligatoires.

Bien que ces exigences soient jugées essentielles pour protéger les travailleurs, plusieurs dénoncent la lourdeur des processus et la répétition des démarches. « On comprend l’importance des règles, mais il y a moyen de simplifier sans compromettre la sécurité », résume Félix Rhéaume.

Des coûts qui ne redescendent pas

À ces enjeux s’ajoute une réalité incontournable : la hausse du coût des matériaux. Depuis la pandémie, les prix ont grimpé rapidement et se sont maintenus à des niveaux élevés.

Bois, acier, ciment, verre : peu de secteurs ont été épargnés.

« Ce n’est pas la main-d’œuvre qui explique la hausse des coûts. Ce sont surtout les matériaux et les normes », souligne l’ACQ.

Sur le terrain, cette pression se traduit par des marges serrées et un risque constant.

« Les gens pensent qu’on fait beaucoup d’argent, mais les marges tournent autour de 8 à 12 %. Si tu te trompes sur un contrat, tu peux perdre de l’argent », explique Emmanuel Deschênes.

Dans ce contexte, la croissance devient un exercice délicat. Avoir les autorisations nécessaires ne signifie pas être prêt à exécuter tous les projets surtout quand tu débutes.

Il insiste sur l’importance de la gestion personnelle dans ce processus.

« Ton pire ennemi, ce n’est pas ton compétiteur, c’est toi-même. C’est toi qui peux aller trop vite et te planter », ajoute l’éboulois.

Entre opportunités et incertitudes

Malgré les défis, la construction en région conserve des leviers importants. Le bouche-à-oreille, notamment, demeure un moteur essentiel de croissance.

« Tu fais un bon job, tu es référé. Puis ça continue », résume les entrepreneurs rencontrés.

Mais les enjeux structurels demeurent : rareté de la main-d’œuvre, pression réglementaire, coûts élevés et manque de prévisibilité dans les projets publics comme privés.

Pour l’ACQ, des solutions existent notamment pour les projets publics, l’association souligne un manque de prévisibilité dans les appels d’offres, ce qui complique la planification des entrepreneurs.

Elle propose entre autres la création d’un comité de concertation pour mieux coordonner les travaux et assurer une plus grande stabilité dans l’industrie.

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Jean-François Perreault
Jean-François Perreault
1 mois il y a

Article qui sonne juste. J’ai dirigé une équipe de 30 employés en construction pendant des années, et la phrase « tu ne peux pas sauter les étapes », je l’aurais signée les yeux fermés.

Ce qui a changé depuis, par contre, c’est ce qu’on peut déléguer. Avant, un entrepreneur qui voulait grandir devait embaucher. Aujourd’hui, bien des tâches répétitives (soumissions, rapports, transferts d’infos entre systèmes) peuvent être prises en charge par des outils qui travaillent la nuit pendant que le boss dort.

Ça ne remplace pas l’œil du contracteur sur le chantier. Mais ça lui redonne ses fins de semaine.

Beau travail, M. Gagnon.

Jean-François Perreault
Gestimatech

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