Le communautaire à bout : les mailles du filet social s’agrandissent

Par Félix Côté 5:30 AM - 12 avril 2026
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Dans Charlevoix comme ailleurs au Québec, les organismes communautaires tirent la sonnette d’alarme. Derrière la campagne Le communautaire à bout, ce ne sont pas seulement des témoignages d’épuisement, mais une critique en profondeur d’un modèle de financement jugé instable, incohérent et parfois contre-productif.

« On accepte les projets, mais on accepte tout ce qui vient avec », résume Pascal Da Silva, directeur du Centre d’action bénévole de Charlevoix. Une phrase qui illustre à elle seule le cœur du problème.

Le principal irritant soulevé concerne le financement par projet, devenu la norme dans plusieurs programmes gouvernementaux. « Un projet, ça a un début puis une fin. Mais les besoins, eux, ne disparaissent pas », explique M. Da Silva.

Cette logique oblige les organismes à naviguer dans une incertitude constante. Certains programmes essentiels, comme ceux destinés aux aînés à domicile, sont renouvelés tous les trois ans. Entre-temps, aucune garantie. « On pense qu’on va être renouvelé… mais on n’a pas de réponse avant juin. On n’a pas de prévisibilité. » Résultat : les organismes doivent parfois avancer les fonds eux-mêmes pendant des mois, sans certitude de remboursement.

La maison de fou d’Astérix

À cette instabilité s’ajoute une pression administrative importante. « J’ai quatre projets, donc quatre redditions de comptes. Certains sont trimestriels, d’autres deux fois par année. »

Ce fonctionnement multiplie les tâches administratives au détriment du travail terrain. Les ressources humaines, déjà limitées, doivent jongler entre la gestion, la reddition de comptes et les services à la population.

Précarité du personnel

Le financement par projet a aussi des impacts directs sur les employés. « Un employé peut avoir 25 % de tâche sur quatre projets différents. Si un projet tombe, il perd des heures, de la sécurité. »

Même si la situation s’est améliorée dans certains cas, le modèle reste fragile. La coordination des projets devient un casse-tête pour maintenir des postes à temps plein. « Il faut que les projets arrivent et soient renouvelés en même temps. C’est très compliqué. »

Aucune garantie

Cette instabilité ne touche pas que les organismes, mais aussi les citoyens. « Les gens ne peuvent pas s’assurer qu’un service qu’ils utilisent sera encore là dans trois ans. »

Pourtant, plusieurs de ces services deviennent indispensables une fois implantés. « Quand on a une ressource, on ne peut plus s’en passer. Mais ça ne tombe jamais dans un financement récurrent. »

Autre contradiction soulevée : les organismes permettent souvent au gouvernement d’économiser… sans être financés en conséquence.

Exemple concret : le transport d’un aîné vers Québec. « Si je le fais, ça coûte environ 160 $. Si l’aide sociale paie un taxi, ça peut monter à 500 $, voire plus aujourd’hui. »

Même logique pour les rapports d’impôt : « Le gouvernement donnait 1 $ par rapport complété… alors qu’un comptable charge 200 $. » Malgré cela, les organismes doivent constamment justifier leur financement.

Système de remboursement défaillant

Plusieurs décisions gouvernementales sont perçues comme déconnectées de la réalité du terrain. « Pourquoi c’est le gouvernement qui décide combien je peux rembourser mes bénévoles pour l’essence? »

Dans certains cas, des plafonds sont imposés sans explication claire, limitant la capacité des organismes à s’adapter. « On perd de l’autonomie. »

« Notre altruisme nous nuit. »

Au-delà des chiffres, c’est une réalité humaine qui ressort. « On n’est pas capables de fermer. On est là pour aider du monde. »

Même lorsque des moyens de pression seraient nécessaires, les organismes hésitent à suspendre leurs services, conscients des impacts directs sur les populations vulnérables.

Au Québec, le rôle des organismes communautaires est central. « Le tissu social est supporté beaucoup par le communautaire. Le gouvernement se décharge beaucoup sur nous. »

Dans Charlevoix seulement, on compte des dizaines d’organismes actifs. À l’échelle du Québec, ils seraient plus de 5000. Un modèle unique, selon M. Da Silva, mais aussi fragile.

Investissement ou dépense?

Au fond, la question posée est celle de la vision gouvernementale. « Il faut arrêter de voir ça comme une dépense. C’est un investissement. »Les organismes communautaires soutiennent des milliers de travailleurs, mobilisent des bénévoles et offrent des services que l’État ne pourrait assumer seul.

Mais malgré leur qu’ils fassent beaucoup avec peu cette performance pourrait jouer contre eux. « Ils se disent : vous n’avez pas besoin de plus », considérant leur efficacité.

Face à la hausse des coûts et au financement insuffisant, certains organismes n’ont plus le choix. « Je vais devoir augmenter le prix de la popote roulante. » Un service pourtant essentiel, offert à faible coût, mais de plus en plus difficile à maintenir.

Autrefois la mobilisation du Regroupements des organismes communautaires (ROC) avait permis de redonne une voix aux organismes. « Ça a marché parce que ça vient de la base. »

Des actions ont été menées partout au Québec, pour recrée ce modèle y compris dans Charlevoix, pour dénoncer une situation devenue intenable.

Un système à revoir?

À travers ces témoignages, une conclusion s’impose : les difficultés du milieu communautaire ne relèvent pas seulement d’un manque de financement, mais d’un problème structurel dans la façon dont l’État conçoit et encadre son partenariat avec ces organismes.

Un modèle qui, pour plusieurs, devra évoluer s’il veut continuer à soutenir efficacement les communautés qu’il dessert.

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