Le communautaire à bout : « on fait des miracles avec presque rien »

Par Félix Côté 5:00 AM - 10 avril 2026
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Dans Charlevoix, comme ailleurs au Québec, les organismes communautaires tirent la sonnette d’alarme. Derrière la campagne « Le communautaire à bout », ce sont des visages, des services essentiels… et une fatigue qui s’accumule. Rencontre avec Mains de l’espoir de Charlevoix, en première ligne de cette réalité.

« On n’a pas le choix de fonctionner avec le financement qu’on reçoit, mais il n’est pas à la hauteur de nos besoins », explique Anne Carré, directrice générale de l’organisme.

Ce manque de ressources se répercute directement sur le terrain : salaires peu compétitifs, difficulté à embaucher, impossibilité d’élargir les services. « On est obligés de faire du sociofinancement pour rester ouverts et offrir des conditions minimales », dit-elle.

Dans un contexte où certains organismes dépendent de financements par projet, la situation devient encore plus fragile. « C’est un casse-tête, et surtout, ce n’est pas sécurisant pour les employés. Ils ne savent jamais si leur poste sera reconduit. »

Une précarité qui touche aussi les travailleurs

Cette instabilité n’est pas qu’organisationnelle : elle est humaine. « C’est vraiment une précarité d’emploi », insiste Mme Carré.

Dans certains cas, des employés du milieu communautaire doivent eux-mêmes recourir à des services d’aide alimentaire. « On a vu des situations où une employée monoparentale, payée 19 $ de l’heure, devait aller chercher des paniers alimentaires. »

Un paradoxe troublant pour un secteur censé venir en aide aux plus vulnérables.

Un filet social qui s’effrite

Au quotidien, les organismes communautaires comblent les trous du système. À Mains de l’espoir, cela se traduit notamment par un service de transport pour des patients atteints de cancer. « L’an dernier, on a fait 445 transports pour 660 personnes », souligne Mme Carré. Un service vital, parfois déterminant. « Certains nous ont déjà dit que sans nous, ils ne seraient pas allés se faire soigner. »

Dans un système de santé sous pression, où l’attente pour voir un psychologue peut atteindre un an, les organismes deviennent des solutions temporaires… qui durent. « Le CLSC nous envoie des gens en attendant. Même si on n’est pas des professionnels, au moins, ils peuvent parler à quelqu’un. »

Des moyens de pression limités

Malgré la mobilisation, comme celle du 2 avril dernier qui a rassemblé des milliers de personnes, le message peine à atteindre le gouvernement. « On a eu une belle écoute des partis d’opposition, mais du gouvernement, pas vraiment », constate Mme Carré.

Et surtout, un dilemme persiste : comment faire pression sans pénaliser les usagers ? « Si on ferme, ce sont eux qui écopent. On n’est pas là pour le fun. »

Une logique de gestion à court terme

Selon elle, le financement du communautaire répond trop souvent à des logiques ponctuelles, dictées par l’actualité. « Quand un enjeu devient médiatisé, comme les féminicides ou l’itinérance, il y a des injections d’argent. Mais sinon, c’est plus difficile. »

Une approche qu’elle qualifie implicitement de « patchage ». « On met de l’argent quand il y a une crise, mais il n’y a pas de vision à long terme. »

Pendant ce temps, les besoins explosent. « Un individu sur trois a recours à un organisme communautaire. Ce n’est pas marginal. »

L’inflation et l’écart grandissant

À cette pression s’ajoute celle du coût de la vie. « L’épicerie augmente de 4 %, mais notre financement, lui, a été indexé à 2 %. »

Un décalage qui fragilise encore davantage les organismes. « On nous donne parfois quelques milliers de dollars… ce sont des peanuts. »

Une humanité qui empêche de lâcher

Malgré tout, abandonner n’est pas une option.« On est là pour nos usagers. On ne peut pas les laisser tomber », affirme Mme Carré.

Même lors des journées de mobilisation, les services essentiels sont maintenus. « On ne se voyait pas fermer complètement. Ces gens-là en ont déjà assez. »

Cette proximité avec la détresse humaine rend toute forme de pression difficile. « On est sur le même plancher qu’eux. On voit l’impact direct de ce qu’on fait. »

Un appel à une réflexion de fond

Au-delà des revendications, c’est une question de société qui se pose. « Les organismes font partie intégrante du réseau de la santé. Il va falloir que ça se reflète dans les décisions. »

Car pour l’instant, conclut-elle, « on fait des miracles avec peu de moyens… mais le filet social est en train de s’effriter. »

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