Inondables, de Marilyne Busque-Dubois: la résilience des vivants
Le quartier ne sera plus jamais vraiment le même, mais Marilyne Busque-Dubois habite toujours la petite maison de brique rouge de la rue Saint-Joseph...
Le 1er mai 2023, Baie-Saint-Paul subissait les contrecoups d’une crue aussi soudaine que violente à laquelle la ville, et ses habitants, n’étaient pas préparés. Ce vaste trauma collectif aura laissé des cicatrices indélébiles, mais une autre trace, plus douce, littéraire celle-là : Inondables, par Marilyne Busque-Dubois, paru le 10 mars aux Éditions Alto.
Lorsque la rivière est sortie de son lit, Marilyne Busque Dubois apprivoisait avec délice sa première « vraie maison, pas une maison de couvertures et de divans, pas une maison de ronces, pas une tente ou un appartement, mais une maison comme on nous montre à en dessiner, avec des fenêtres, une porte, un toit et une cheminée ». (Extrait)
En ce 1er mai, un chaudron bouillonnant de sève de bouleau embaume la cuisine. Marilyne ne se doute pas qu’elle ne goûtera jamais au sirop…

La cave, à la fois caverne d’Ali baba, studio de musique, repaire tranquille, « man cave » et garde-manger, est encore sèche quand les pompiers cognent à la porte et intiment aux maîtres de céans de ramasser quelques affaires en vitesse et de trouver refuge chez des amis « plus haut » ou à l’aréna.
Marilyne s’obstine un peu, son amoureux analyse. Rester, résister, ne sont pas des options.
La suite est connue des habitants du quartier.
« Tout est scrap, estie. »
Maisons dévastées, souvenirs noyés, nid à rebâtir, à démolir, à oublier. La solidarité émergeant de la boue.
«Tout est scrap, estie.» Ces mots, ce sont ceux de l’amoureux qui se faufile pour la première fois pour constater les dégâts à leur nid, traversé par un torrent.
Le roman Inondables de Marilyne Busque-Dubois ne devait pas s’appeler ainsi. Il ne devait pas, non plus, être construit autour de cette catastrophe naturelle qui l’a laissée, avec amoureux, chien et chat, à la rue durant quelques mois, dépendant de la solidarité, des amis, de leur propre résilience.
« Quand l’inondation est arrivée, j’avais terminé ma première session de maîtrise. Je trainais un projet de roman depuis plusieurs années et je voulais donner une voix au vivant non humain. J’étais encore dans la recherche. Dans une démarche écoféministe, je comparais les oppressions vécues par les femmes et les autres personnes marginalisées, et les oppressions que les espèces autres qu’humaines subissent. Je ne m’intéressais pas juste aux traumas, mais à comment on tisse des solidarités entre nous pour résister à tout ça et aux stratégies développées par les autres espèces à travers le temps », explique Marilyne Busque-Dubois.
Chaque chapitre du roman s’articule d’ailleurs autour d’une de ces stratégies dont les humains ne disposent pas à proprement parler.
« Muer, ployer, mordre, migrer, hiberner par exemple, ce sont des stratégies d’autres espèces dont la narratrice qui vit l’inondation s’inspire à chaque étape de la reconstruction », explique l’autrice, se distanciant discrètement du personnage principal.
Il y a évidemment beaucoup d’elle et de son rapport aux événements dans ce roman qualifié « d’auto-éco-fiction. »
« Je dois admettre qu’il y a de notre histoire, mais ce n’est pas un témoignage. Ne cherchez pas les dates, les personnages… Certains sont “inspirés de” mais ça reste fictionnalisé », explique-t-elle.
Ennoiement volontaire
L’inondation, qui ne devait pas figurer dans le roman, est devenue son noyau.
« Je ne voulais pas parler de ça, je ne voulais pas parler de moi, je voulais rester dans la fiction. J’ai résisté pendant quelque temps, je cherchais le fil rouge. Jusqu’à ce que ma directrice de recherche, Martine Delvaux, me dise, “est-ce que ça se pourrait que ce fil rouge soit l’inondation ?” J’y avais pensé, bien sûr… Si même d’un regard extérieur, c’était évident, si je ne le faisais pas, j’aurais l’air de nier ce qui m’arrivait. Alors j’ai plongé. J’ai laissé ça inonder tout le reste du récit… »

La trame narrative a changé, mais les enjeux de recherche sont les mêmes, affirme l’autrice. « Ça touchait trop tout ce dont je voulais parler. Le but était de sortir de l’humain et si je n’avais parlé que de moi, j’aurais passé à côté de l’objectif. On quitte le récit principal dans chaque chapitre pour parler d’un individu d’une autre espèce », explique-t-elle
La couleuvre rayée, le saumon, les laminaires, le renard, la bernache, la tortue serpentine ont droit de cité… « Ce sont toutes des espèces qui vivent dans la rivière du Gouffre ou sur ses rives, qui ont vraiment vécu l’inondation. Je voulais essayer d’imaginer comment elles s’en sont sorties, ou pas. J’ai mélangé des recherches en biologie, en philo, en études féministes et littéraires pour essayer de voir quelles sont les représentations qu’on a de ces espèces jusqu’à maintenant dans la littérature, comment elles sont idéalisées ou banalisées, et de leur donner une place réelle dans le récit sans tomber dans l’anthropomorphisme », poursuit l’autrice.

En résulte une écriture « bio sensorielle ». « Je m’inspire des faits mélangés avec ce que je capte avec mes sens et la relation intime que je crée avec ces espèces-là dans mon quotidien. Je ne suis pas là en touriste. Je ne projette pas, j’essaie de tisser une relation, de l’approfondir. »
La réelle affection, voire l’admiration, qu’elle porte au « vivant non humain » exsude de chaque passage.
Le roman est sur les tablettes depuis quelques jours. Marilyne Busque-Dubois espère que ceux qui ont vécu, comme elle, le 1er mai 2023 et ses corollaires y trouvent « plus de réconfort que d’inconfort ».
« En premier lieu, je pense à eux et elles. Et plus largement, j’espère que ça nous aidera à réfléchir à comment on habite le territoire, comment on interagit avec les autres individus non humains qu’on côtoie et avec qui on doit partager ce territoire-là », conclut Marilyne Busque Dubois.
Le roman Inondables est disponible à la Librairie Baie-Saint-Paul, sur le site des Éditions Alto et sur Les libraires. Un lancement est prévu dans Charlevoix le 2 mai.
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