Le suicide demeure l’un des enjeux de santé publique les plus complexes de notre époque. Derrière les chiffres, il existe une réalité que la science peine encore à saisir pleinement : la souffrance humaine.
Pour le Dr Jean-Luc Dupuis, médecin et fondateur de CÉMA Santé Charlevoix, la première limite de toute approche strictement scientifique est précisément là. « Il n’existe aucun biomarqueur pour mesurer la souffrance psychologique. On ne peut ni la quantifier, ni la comparer, ni la juger », explique-t-il. Selon lui, la prévention ne commence donc pas à l’hôpital ou dans les bureaux des décideurs, mais bien dans les conditions de vie qui façonnent les individus dès leurs premières années.
Une réalité mondiale, un enjeu profondément humain
À l’échelle mondiale, le suicide touche chaque année entre 700 000 et un million de personnes. Au Québec, si les taux demeurent relativement stables, les visites à l’urgence pour détresse psychologique sont en augmentation. Pour le Dr Dupuis, ce phénomène est ambivalent.
Il y voit d’abord un signe encourageant : « Le fait que les gens se présentent dans les services d’urgence, c’est une bonne nouvelle. Ça veut dire qu’ils parlent. Le vrai danger, c’est le silence. » Mais il rappelle que derrière chaque statistique se cache une trajectoire de vie unique, faite de relations, d’expériences et de contextes qui ne peuvent être réduits à un pourcentage ou à une courbe.
Les racines de la détresse : l’enfance comme point de départ
Le médecin s’appuie sur les travaux de la Dre Nadine Harris, pédiatre américaine, pour illustrer le poids des traumatismes de l’enfance sur la santé mentale à long terme. Violence, négligence, instabilité familiale, abus, dépendances, pauvreté ou problèmes de santé mentale dans l’entourage : ces facteurs, lorsqu’ils se répètent, laissent une empreinte durable.
« C’est une question de dose, » insiste-t-il. « Un stress, deux stress, l’enfant peut s’adapter. Mais quand les traumatismes s’accumulent, ils modifient la façon dont la personne perçoit le monde, les autres et elle-même. »
Selon lui, cette altération du rapport à soi et à l’environnement se manifeste souvent plus tard par de l’anxiété, des épisodes dépressifs, une difficulté à créer des liens ou des comportements impulsifs. La détresse ne surgit pas soudainement : elle se construit dans le temps.
Une société sous pression constante
Pour le Dr Dupuis, ces trajectoires individuelles sont indissociables du contexte social dans lequel elles s’inscrivent. Il pointe notamment l’augmentation marquée des burnouts au cours des dernières décennies.
« Ce n’est pas le signe d’une société en santé, » affirme-t-il. « C’est le signe d’une société qui a perdu une partie de sa capacité à s’adapter aux situations difficiles. »
Il décrit un environnement où la pression de performance, la rapidité des échanges et la comparaison sociale sont devenues omniprésentes. Cette dynamique affecte particulièrement les jeunes, dont les repères identitaires et relationnels sont encore en construction.
Le numérique et la frontière entre le réel et l’irréel
L’omniprésence des écrans et des réseaux sociaux a, selon lui, transformé la manière dont les jeunes se définissent et entrent en relation avec les autres.
« Une grande partie de la vie d’un enfant ou d’un adolescent se déroule maintenant dans un univers virtuel. La frontière entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas devient floue, » observe-t-il.
Il évoque toutefois les premiers retours positifs d’écoles ayant limité l’usage du téléphone en classe. Après quelques semaines, raconte-t-il, les jeunes recommencent à se parler, à jouer et à interagir.
« Ce sont eux-mêmes qui disent que c’est plus agréable de parler à leurs amis ou de jouer au basketball que de rester plongés dans les messages et les réseaux sociaux. »
Pour lui, cette redécouverte du contact humain est un levier fondamental de prévention.
Femmes et hommes : deux façons d’exprimer la détresse
Les données montrent une différence marquée entre les genres. Les femmes font davantage de tentatives de suicide, tandis que les hommes sont plus nombreux à en mourir.
Le Dr Dupuis y voit une différence dans l’expression de la souffrance. « Les femmes envoient plus souvent des signaux d’alerte. Les hommes, eux, ont tendance à garder leur détresse pour eux, à la construire dans le secret. »
Cela rend le dépistage plus complexe, puisque la détresse masculine se manifeste souvent de façon indirecte : irritabilité, isolement, consommation de substances ou comportements à risque.
« La clé, c’est l’écoute, » insiste-t-il. « Il faut s’intéresser à l’histoire de la personne : son enfance, ses relations, son environnement. La détresse ne naît jamais dans le vide. »
La parentalité comme fondement social
L’un des axes centraux de son discours concerne le rôle de la famille dans la construction de la résilience.
« L’enfant a besoin de sécurité, mais aussi d’un cadre, » explique-t-il. Pour illustrer son propos, il fait un parallèle avec le monde animal : « Les petits sont protégés, mais aussi graduellement exposés à des défis, dans un environnement contrôlé. L’être humain n’est pas différent. »
Selon lui, une liberté sans repères ne renforce pas la solidité mentale. Il déplore une tendance à déléguer entièrement ce rôle aux institutions — école, État, société — alors que, selon lui, les bases de l’équilibre émotionnel se construisent d’abord dans le foyer.
Miser sur le territoire et la communauté
Avec CÉMA Santé Charlevoix, le Dr Dupuis défend une approche de prévention ancrée dans le milieu.
« Les solutions doivent venir du terrain, » dit-il. « De la famille, du village, de l’école, de la municipalité. Le rôle du gouvernement, c’est de donner des outils, pas seulement des directives. »
Il s’inspire de modèles observés dans certains pays nordiques et asiatiques, où l’investissement dans la petite enfance, le jeu libre, l’activité physique et l’alimentation saine est considéré comme une stratégie de santé mentale à long terme.
Redéfinir ce que signifie “être en santé”
Pour le médecin, le cœur du débat dépasse largement la question du suicide. Il touche à la définition même de la santé dans les sociétés modernes.
« Traiter les maladies, ce n’est pas créer de la santé, » affirme-t-il. « Une société en santé, c’est une société qui investit dans le bien-être, le mouvement, l’alimentation, l’environnement et les relations humaines. »
Il rappelle que malgré des systèmes médicaux parmi les plus avancés au monde, certains pays affichent des indicateurs de santé globale préoccupants.
« La médecine peut réparer. Elle ne peut pas, à elle seule, construire une société équilibrée. »
Une réflexion collective à ouvrir
Au terme de cette discussion, le Dr Dupuis ne propose pas de solution unique. Il invite plutôt à une réflexion de fond sur le modèle de société que nous choisissons de bâtir.
« La question n’est pas seulement politique ou scientifique. Elle est profondément humaine : quel monde voulons-nous transmettre à nos enfants? »
Besoin d’aide
Si vous ou un proche traversez une période de détresse, des ressources sont disponibles en tout temps.
Ligne canadienne de prévention du suicide : 9-8-8
Appel ou texto, 24 heures sur 24, gratuit et confidentiel.
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Merci Doc Dupuis pour cette analyse de ce qu’est le suicide vs avez,parfaitement décrit les étapes pour arriver là,mais comme de quoi chacun,chacune peut faire la différence pour éviter le pire soi s’investir soi même sur son bien être et celles des autres.