Par Gabriel Hardy, député de Montmorency-Charlevoix
Pendant longtemps, le bar rayé a été un symbole de fragilité. Une espèce en difficulté, disparue du fleuve Saint-Laurent pendant des décennies, que l’on a voulu protéger — à juste titre — par des règles strictes et une vigilance constante.
Cette protection était nécessaire et elle a porté fruit.
Aujourd’hui toutefois, la réalité est plus nuancée. Et c’est précisément cette nuance qui mérite d’être discutée calmement, collectivement et avec ouverture.
Dans Charlevoix, comme ailleurs sur le Saint-Laurent, de plus en plus de citoyens me parlent du bar rayé. Des pêcheurs sportifs, des pêcheurs commerciaux, des élus municipaux, des acteurs du milieu touristique, mais aussi des gens qui connaissent le fleuve parce qu’ils y vivent depuis toujours.
Le constat revient souvent : le bar rayé est maintenant bien présent. Très présent, et même TROP présent. Et cette présence n’est pas sans conséquences.
Une espèce protégée… mais en forte progression
Il est important de rappeler les faits : Le bar rayé du Saint-Laurent est une espèce protégée depuis 2012, en vertu de la Loi sur les espèces en péril.
Cette décision faisait suite à des évaluations scientifiques démontrant que la population était alors en situation critique. Depuis, toute pêche récréative et commerciale de cette population est interdite.
Depuis sa réintroduction au début des années 2000 et grâce aux efforts de conservation, la population de bars rayés montre aujourd’hui des signes clairs de rétablissement.
Les observations sur le terrain se multiplient. Et surtout, les interactions avec d’autres espèces comme le saumon, l’éperlan, le capelan, le poulamon, la plie et le gaspareau suscitent de plus en plus d’inquiétudes.
Je le dis d’emblée : personne ne remet en question l’importance de protéger la biodiversité.
Mais protéger, ce n’est pas figer une situation pour toujours. Une gestion responsable repose sur l’adaptation aux nouvelles données, aux nouvelles réalités et aux impacts observés sur l’ensemble de l’écosystème.
Aujourd’hui, ou devrais-je dire depuis quelques années, plusieurs personnes se demandent légitimement si la protection absolue, sans possibilité d’ajustement, est encore la meilleure solution.
Des pêcheurs pris entre les règles et la réalité
Sur le terrain, la situation est parfois paradoxale. Des pêcheurs sportifs capturent des bars rayés de façon accidentelle et doivent les remettre à l’eau, alors même que ces poissons ont parfois subi un stress important ou des blessures.
Des pêcheurs de saumon observent une pression accrue sur certaines populations déjà fragiles.
Des communautés côtières s’interrogent sur les effets à long terme sur l’équilibre du fleuve, et ils sonnent l’alarme.
Tout cela crée un malaise. Non pas parce que les règles existent — elles ont leur raison d’être — mais parce que plusieurs ont l’impression qu’elles ne correspondent plus entièrement à la réalité actuelle du Saint-Laurent.
C’est dans ce contexte que le débat sur une pêche récréative encadrée du bar rayé a émergé. Pas une pêche incontrôlée. Pas un retour en arrière. Mais une réflexion sérieuse, fondée sur la science, visant à adapter la gestion de l’espèce.
Il faut aussi le dire clairement : une pêche récréative bien encadrée peut devenir un outil complémentaire pour mieux évaluer et mesurer l’état réel de la population. Les données issues des captures, les tailles observées, les zones fréquentées et l’application de quotas stricts permettent de mieux comprendre la ressource réellement accessible et son évolution dans le temps.
Quand l’expertise du terrain est ignorée
Dans un récent article de Radio-Canada portant sur la gestion du bar rayé, on perçoit une fois de plus le fossé qui se creuse entre les décisions prises dans les bureaux et la réalité vécue sur le terrain par celles et ceux qui vivent du fleuve et avec le fleuve.
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2218755/mpo-bar-raye-peche-miramichi
Pourtant, les pêcheurs sont loin d’être des inconscients ou des prédateurs irresponsables. Je les considère, au contraire, comme de véritables spécialistes de leur milieu. Ils connaissent le fleuve, le respectent et ont profondément à cœur la survie des espèces — autant celle du bar rayé que celle des autres poissons qui partagent cet écosystème fragile.
Ils ne cherchent pas à épuiser la ressource, mais à la protéger dans son ensemble et à maintenir un équilibre durable.
Depuis des années, ces « experts du quotidien » demandent à être davantage écoutés et impliqués. Ils demandent aux chercheurs et aux décideurs de venir plus souvent sur le terrain — ou plutôt, sur l’eau. De voir, de vivre et de comprendre la réalité du fleuve au fil des saisons.
Au-delà des relevés ponctuels et des modèles théoriques, ils constatent jour après jour que la forte progression du bar rayé exerce une pression réelle sur d’autres espèces et met en péril l’équilibre de l’écosystème.
Il est facile, bien installé derrière un écran, de réduire ces constats à de simples perceptions. Mais lorsqu’on n’est jamais confronté aux conséquences concrètes et quotidiennes des décisions prises à distance, peut-on vraiment balayer d’un revers de la main l’expérience de ceux qui en vivent les impacts?
Les pêcheurs ne demandent pourtant rien d’excessif :
- Ils demandent de travailler avec les scientifiques, pas contre eux.
- Ils demandent que leur savoir et leur expérience soient reconnus.
- Ils demandent qu’on envisage, par des quotas raisonnables et strictement encadrés, le retour d’une pêche récréative du bar rayé — non pas pour exploiter la ressource, mais aussi pour mieux la mesurer et contribuer à une gestion plus réaliste de l’espèce.
Des démarches politiques concrètes
Depuis plusieurs années, des démarches ont été entreprises pour porter ces préoccupations à Ottawa. Mon collègue Joël Godin a déposé une pétition à la Chambre des communes afin de demander une révision du statut du bar rayé.
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2086632/bar-raye-saint-laurent-cosepac-report
Plus récemment, à mon tour, j’ai déposé de nouvelles pétitions en Chambre, provenant de citoyens de Charlevoix et d’ailleurs sur le Saint-Laurent.
Ces pétitions demandent qu’on regarde la situation telle qu’elle est aujourd’hui.
J’ai également écrit à la ministre fédérale des Pêches et des Océans pour lui transmettre les préoccupations du milieu.
Sa réponse a été claire : le statut du bar rayé est encadré par la Loi sur les espèces en péril et mais elle me rassure qu’une réévaluation est attendue au printemps 2026.
Mais cela ne rend pas le débat inutile. Au contraire. C’est maintenant que les questions doivent être posées et que les observations du terrain doivent être prises au sérieux.
Trop souvent, ce dossier est résumé comme un affrontement entre protection de l’environnement et activités humaines.
La réalité est beaucoup plus riche : Une gestion moderne des pêches cherche l’équilibre et reconnaît que les écosystèmes sont dynamiques.
Le bar rayé est revenu dans le Saint-Laurent. C’est une réussite collective.
Maintenant, à nous de faire en sorte que cette réussite s’inscrive dans une vision durable, pour toutes les espèces et pour les gens qui vivent du fleuve et avec le fleuve.
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