Pour la suite du monde: nos porteurs de tradition

Par Colette Brouillé 4:00 PM - 1 janvier 2026
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Le pêcheur Robert Mailloux. Photo Karine Dufour.

Elles sont belles et riches, nos traditions, mais leur survivance ne tient souvent qu’à un fil… Les MRC de Charlevoix saluent ceux qui se font un devoir de s’y agripper, ces « porteurs de tradition » gardiens de savoir-faire séculaires.

Robert Mailloux, pêcheur

Pêcher à la fascine, de génération en génération

Dans Charlevoix, on attend que le capelan roule avec la même fébrilité qu’on attend un amant qui revient de loin. Si le fleuve est généreux, les retrouvailles avec le premier ont lieu d’avril à mai, dans les filets de la fascine…


Pour Robert Mailloux – l’un des derniers pêcheurs de capelans de Charlevoix avec son homologue Julie Gauthier, des Pêcheries Charlevoix à Saint-Irénée —, la pêche à la fascine est avant tout un projet familial.

Petit garçon, il observait attentivement son père et ses oncles qui fabriquaient ou réparaient l’engin de pêche avant de l’installer dans le lit du fleuve chaque printemps. Depuis 2009, il est l’héritier de cette précieuse tradition qu’il transmet à son tour à sa conjointe et à ses fils.

Les Premières Nations ont jeté les bases de cette technique très ingénieuse. En tressant des branchages entre de jeunes troncs d’arbres plantés dans la vase, ils parvenaient au gré des marées à emprisonner des poissons dans des cages. La technique a évolué au fil du temps, et a même servi à capturer des bélugas durant plusieurs décennies. Le film Pour la suite du monde, de Pierre Perrault et Michel Brault, en est un témoignage… fascinant.

À une époque pas si lointaine, mais belle et bien révolue, on pouvait compter jusqu’à 70 sites de pêche à la fascine autour de L’Isle aux Coudres, toutes différentes les unes des autres.

La pêche à fascine de Robert Mailloux est, au fil du temps, devenue un outil pour les biologistes. Notre pêcheur émérite recense, au jour le jour, toutes sortes de données en les conjuguant avec l’envergure des prises :  hauteur des marées, cycles de la lune, espèces capturées, etc. Mais il savait d’ores et déjà que les grandes marées sont plus favorables à la pêche que les « petites mers » à cause des mouvements de l’eau.

« Quand on tend la pêche, les oiseaux marins arrivent. On a plusieurs sortes de goélands, des grands hérons, des canards, des outardes… Quand ils arrivent et s’installent, on sait qu’il y a du poisson! Pas besoin de scientifiques ni de caméras. La nature ça s’trompe pas! » raconte-t-il.



Et quand, enfin, il y a du poisson dans la pêche, place à la frénésie! Deux cent cinquante clients attendent patiemment « leurs » capelans sans compter ceux qui se présentent sans réservation. Il faudra considérer les préférences de chacun : exclusivement des mâles, plus dodus, pour certains, des femelles aux ventres pleins d’œufs délicats pour d’autres… Un joyeux casse-tête et des milliers de petits poissons à trier dans la bonne humeur pour le clan Mailloux qui rognera allègrement sur ses heures de sommeil durant la période de la pêche!

Les jolies prises argentées finiront enfarinées et rôties dans le beurre… Un régal!

Anne-Marie Hamel, tisserande

Cent fois sur le métier

Quoi de mieux qu’une soirée au coin du feu bien calé dans de douillets coussins? Et si, de surcroît, ceux-ci étaient ornés de motifs boutonnés, typiquement charlevoisiens? Anne-Marie Hamel tisse la trame de sa vie dans Charlevoix depuis les années 1970 et transmet l’art du boutonné charlevoisien pour le sauver de l’oubli…

En matière d’art textile, le mot « boutonné » est un régionalisme dont le nom technique est
« bouclé par la trame ». Le boutonné charlevoisien se distingue souvent par l’utilisation de couleurs vives, de bouclettes de laine teintes et par une belle diversité de motifs.

Parmi ceux-ci, l’étoile à huit branches que l’on associe à la région. Tire-t-elle son origine d’une influence colonialiste ou religieuse ou de la  culture micmaque?  Les spéculations ont toujours cours…

Tisserande professionnelle, Anne-Marie Hamel porte fièrement la tradition du boutonné de Charlevoix. Elle souhaite ardemment en assurer la survie parce qu’hélas, cette tradition qui a vu le jour au début des années 1800 à L’Isle-aux-Coudres est carrément en voie de disparition. Moins de cinq artisanes professionnelles la portent encore dans Charlevoix.  Elle saisit chaque occasion de transmettre son art, notamment lors d’ateliers dans les Cercles de fermières régionaux.

Celle qui crée une variété de textiles à partir de soie sauvage, de bambou, de coton, de laine et aussi, quelquefois, de fibres artificielles, ne boude pas son plaisir. « C’est zen, de me balancer sur le métier à tisser. Presqu’une danse! », lance-t-elle avec un sourire.

L’artisane partage sa petite maison avec quatre de ces intrigantes structures de bois au filage compliqué et en maîtrise tous les ressorts.

« Ce qui m’appelle le plus dans mon métier? Toucher le fil qui se déroule entre mes doigts! Qu’avec ce fil de toutes sortes de textures j’arrive à créer de belles choses, c’est mon plaisir dans la vie! », glisse-t-elle, ne pouvant retenir ses mains de faire voyager la navette de part et d’autre des centaines de fils tendus…

Le talent de la fière porteuse de tradition a été mis au profit de l’Hôtel Le Germain Charlevoix. Depuis l’ouverture, on y trouve 200 pièces de décoration créées de ses blanches mains… Belle vitrine pour cette tradition purement charlevoisienne!

Édouard Tremblay, cultivateur

Pour l’amour de la terre et… de la gourgane!

Bien qu’il cultive sa terre depuis toujours, Édouard Tremblay s’émeut encore devant les splendeurs de la nature. La gorge nouée, le gaillard évoque « toute la richesse qu’il y a dans la rosée du matin » …

Le fier maraîcher n’est pas né dans une feuille de chou, mais… sous un plant de gourganes! Pas étonnant qu’il voue un véritable culte à cette légumineuse, culte qu’il partage d’ailleurs avec les Charlevoisiens et Charlevoisiennes, enracinés comme exilés.

Chaque année, les gens des alentours attendent fébrilement l’ouverture de son kiosque à légumes sur le rang Sainte-Madeleine à La Malbaie. On lui demande même de faire livrer des poches de gourganes par autobus jusqu’à… Ottawa!

Son père, Armand Tremblay, s’initie à la culture maraîchère en travaillant sur les terres d’un voisin, Stanislas Dufour, qui alimente à l’époque le Manoir Richelieu. La grand-mère d’Édouard fait don de deux arpents de terre à son fils Armand qui rachètera plus tard les terres de Stanislas. Enfin, Édouard rachètera cet inestimable patrimoine. « Mon père prenait une poignée de notre généreuse terre dans ses mains et me disait : « moi, de la terre, j’en mangerais! »» nous raconte Édouard avec un sourire.

La culture de la gourgane est profondément enracinée dans Charlevoix, héritage de la colonisation française. On dit qu’elle serait la plus vieille plante cultivée par l’homme depuis la préhistoire. Alors que la pomme de terre la supplantait un peu partout au Québec, la gourgane demeurait bien vivante dans Charlevoix.

Édouard Tremblay est aujourd’hui passé maître dans l’art de la culture et de la cueillette de la gourgane, mais aussi dans celui de transmettre la recette de soupe de sa femme!

Un de ses fils, André, a pris la relève de la ferme avec sa conjointe il y a 15 ans. Et Édouard, 85 ans, participe encore aux travaux! Il n’est pas peu fier que ses petits-fils se soient formés à La Pocatière pour assurer la suite. Toute la «petite gang » travaille ensemble avec un même amour sincère de la terre, au grand bonheur du patriarche.

« La terre, c’est pas faite pour être pilassée, pour être brisée. C’est fait pour être cultivée, être brassée, pis être aimée…. Faut que ce soit fait avec plein d’amour, sans ça tu réussiras pas! » conclut notre cultivateur-poète de la Malbaie.

Ce texte a été publié dans le Destination Charlevoix, édition hiver 2025-2026.

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Nathalie Lafrance
Nathalie Lafrance
14 jours il y a

J’ai grandi sur l’Ile-Verte, située presqu’en face de Charlevoix.
Le métier de mon père était pêcheur. Il pêchait le hareng, la sardine et le capelan avec la même méthode de pêche à la fascine. Cest important de préserver cette tradition de notre patrimoine! Merci

Corryne Vincent
Corryne Vincent
13 jours il y a

Superbe texte! Merci Colette pour ce partage.