L’itinérance dans Charlevoix « Ça fait deux mois que je dors dans mon auto »

Par Félix Côté 5:00 AM - 13 novembre 2025
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Photo Istock

Alors que l’automne se prolonge sous des températures clémentes, les intervenants de première ligne savent que le répit sera de courte durée. Dans Charlevoix, les premiers signes de détresse apparaissent déjà chez plusieurs personnes en situation d’itinérance ou à la limite de le devenir.

« Depuis la semaine dernière, on sent que ça recommence, surtout du côté des gens qui dormaient dans leur voiture », observe Marie-Ève Trudel, intervenante en itinérance au Centre communautaire Pro-Santé. « Certains nous disent : “Ça fait deux mois que je dors dans mon auto”, mais là, ils viennent cogner à nos portes pour obtenir de l’aide. »

« L’itinérance en région est moins visible », souligne Félix-Antoine Bergeron, directeur de Centr’Hommes Charlevoix. « Les gens ne mendient pas comme dans les milieux urbains. C’est plus du camping sauvage ou ils empruntent le canapé d’une personne à l’autre. »

Marie-Ève Trudel, intervenante en itinérance au Centre communautaire Pro Santé depuis un an.
Crédit | Jérôme Gagnon

Mais à l’approche du froid, dormir dehors n’est plus une option et les organismes du milieu se préparent tant bien que mal, souvent avec peu de moyens. « On s’est pris d’avance : dès juillet, on demandait de l’aide, des outils pour l’hiver. Mais il n’y a encore rien », déplore Mme Trudel. Aucun centre d’hébergement d’urgence n’a encore été déployé pour la saison froide. « Il n’y a pas d’argent, rien d’ouvert. On voulait un lieu pour que les gens aient un toit quand il fait -20, mais pour le moment, rien n’avance. »

Un comité d’intervention réunit pourtant chaque semaine les acteurs du milieu : le CIUSSS, les organismes communautaires ainsi que les ressources en santé mentale et en dépendance. « On se rencontre tous les jeudis pour parler des cas et chercher des solutions, mais on n’a pas d’outils. C’est de l’impuissance », poursuit l’intervenante. M. Bergeron ajoute : « Les itinérants préfèrent parfois retourner en ville ; là-bas, ils retrouvent des haltes-chaleur. »

Des logements rares et hors de prix

Crise du logement, refuges et maisons d’accueil à pleine capacité : les solutions se font rares. « Quand c’est rendu qu’on pense qu’un deux et demi à 900 $ par mois, c’est abordable, c’est qu’on est loin de régler le problème », lance, abasourdi, le directeur de Centr’Hommes.

« Il y a beaucoup plus de gens qui cherchent et très peu de logements disponibles », décrit Mme Trudel. « Les appartements à prix modique sont rares, et ceux qu’on trouve sont rendus tellement chers que ce n’est plus possible. »

Une séparation, une maladie ou une perte d’emploi suffisent à faire basculer l’équilibre. « Tu te sépares, tu n’as pas un gros budget, tu ne trouves pas d’appartement tout de suite : il faut des solutions temporaires. Mais il n’y en a presque pas, surtout pas dans l’ouest du territoire », illustre Mme Trudel.

Selon les données compilées par le comité en itinérance, près d’une quarantaine de personnes sont actuellement suivies de près dans Charlevoix pour des situations d’instabilité résidentielle. Ce nombre fluctue constamment : certains retrouvent un logement, d’autres replongent.

Santé mentale et consommation : une réalité fragile

« Les problèmes de santé mentale et de consommation ne sont pas toujours la cause de l’itinérance ; ils apparaissent plus souvent après la situation de précarité », affirme M. Bergeron, souhaitant rectifier certains préjugés.

Félix-Antoine Bergeron était intervenant pour Centr’Hommes Charlevoix il y a un avant d’occuper le poste de Directeur Général
Crédit | Félix Côté

Selon le CIUSSS de la Capitale-Nationale, on ne remarque pas d’augmentation liée aux surdoses de drogue dans Charlevoix depuis cinq ans. La Santé publique précise également qu’il ne faut pas faire d’amalgame entre la hausse des cas d’itinérance et les surdoses.

M. Bergeron confirme toutefois que la consommation et les surdoses en public demeurent possibles chez la clientèle itinérante. « Ailleurs, des résidus de consommation ont été retrouvés dans des lieux publics. Si on en aperçoit, on les ramasse et on les jette. »

Sur le territoire, seule la Ville de Baie-Saint-Paul a reçu des plaintes liées à la fréquentation de ses espaces publics par des personnes en situation d’itinérance. « Des cas isolés », précise la Ville.

Des initiatives limitées en matière d’hébergement

La minimaison d’hébergement de Baie-Saint-Paul, ouverte l’an dernier, offre un répit à quelques personnes, mais elle ne peut accueillir tout le monde. « Il y a un cadre à respecter : c’est un lieu de rétablissement, avec des règles. Si la personne a des problèmes de santé mentale graves, de consommation ou de violence, elle ne peut pas y rester. Alors, ces gens se retrouvent à dormir d’un divan à l’autre, jusqu’à ce que leur réseau s’épuise. »

« Il faut des hébergements à prix modique, à l’abri des fluctuations du marché », plaide M. Bergeron. « Mais on sait que ça prend du temps et que les promoteurs immobiliers aiment moins ce genre d’investissement. »

Il ajoute : « On pourrait aussi réfléchir au nombre de demandes de logements générées par l’immigration. Mais d’un autre côté, on sait que les entreprises ont besoin de main-d’œuvre. »

Un appel au gouvernement : penser aux régions

Avec les changements attendus à la tête du ministère des Services sociaux, Marie-Ève Trudel espère que la voix des régions sera entendue. « Il faut penser aux régions. L’argent descend difficilement. Dans d’autres endroits, il existe des maisons d’hébergement, comme les Maisons du Cœur. Ici, ça fait longtemps qu’on en veut une, mais il n’y en a pas. » L’intervenante lance un message clair : « N’oubliez pas vos régions. Les grandes villes débordent, et des gens en itinérance cherchent à venir s’installer ici pour trouver du calme. Mais on n’a pas les outils pour les aider. On déborde, nous aussi. »

Des préjugés à briser

Au-delà des chiffres, Mme Trudel rappelle que l’itinérance a plusieurs visages. « Il ne faut pas juger. J’ai vu des gens tomber dans l’itinérance après une séparation, une maladie ou une perte d’emploi. Ça peut arriver à tout le monde. Le “clochard du village” existera toujours, mais aujourd’hui, le visage de l’itinérance change énormément. » « Collectivement, on peut faire une différence et aider les personnes en situation de précarité, ne serait-ce qu’en engageant une discussion avec elles », renchérit le directeur de Centr’Hommes, Félix-Antoine Bergeron.

Avec la collaboration de Jérôme Gagnon

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