Fillette abandonnée: la mère reconnue non criminellement responsable
La procureure de la Couronne, Lili Prévost-Grave, s'adresse aux médias à la suite d'une audience pour la mère d'un enfant de trois ans à Salaberry-de-Valleyfield, au Québec, le mercredi 18 juin 2025. LA PRESSE CANADIENNE/Christopher Katsarov
La mère qui a abandonné sa fillette dans un champ près d’une autoroute en Ontario, car elle croyait que des entités s’emparaient du corps de celle-ci, a été reconnue non criminellement responsable de ses actes par le juge Bertrand St-Arnaud, lundi au palais de justice de Salaberry-de-Valleyfield.
La Couronne et la défense recommandaient au juge St-Arnaud d’en arriver à cette décision.
La mère, qui avait signalé la disparition de sa fille le dimanche 15 juin dernier dans un commerce de Coteau-du-Lac, à l’ouest de Montréal, faisait face à des chefs d’accusation de négligence criminelle causant des lésions corporelles et d’abandon illégal d’enfant.
Lors de la disparition de l’enfant, elle souffrait d’un «épisode de manie mixte avec symptômes psychotiques récents, dans le contexte d’un trouble schizoaffectif», selon le témoignage de la médecin spécialiste en psychiatrie Marie-Michèle Boulanger qui a ajouté que la mère croyait que des «gens maçonniques contrôlaient sa fille, peut-être par ordinateur».
La procureure de la Couronne, Me Lili Prévost-Gravel, a rappelé que la santé mentale de l’accusée se détériorait depuis plusieurs mois au moment des crimes, au point où elle croyait que le corps et l’esprit de sa fille étaient possédés par différentes entités.
À l’époque, l’accusée, qui avait la garde partagée de l’enfant, ne prenait pas de médication, elle n’était pas suivie par un médecin, un psychiatre ou un psychologue.
Le matin du 15 juin, l’accusée a envoyé des textos et des courriels qui «montrent que sa santé mentale est fragile», a différentes personnes de son entourage, a rappelé Me Lili Prévost-Gravel. Elle a ensuite publié une vidéo sur la plateforme TikTok, où elle tient l’enfant dans ses bras et demande à une entité «de la laisser tranquille» et que «ça va mal finir».
La femme en panique s’enfuit ensuite en voiture avec la fillette, après avoir laissé derrière elle son téléphone pour éviter que les entités la retracent.
L’enfant déshydratée était couverte de blessures
Les policiers ont découvert la fillette consciente et alerte, mais très déshydratée, trois jours plus tard, le 18 juin. Les rapports de médecins montrent qu’elle avait de multiples piqûres d’insectes sur le tronc, les membres et le visage. Des lésions cutanées sur la jambe gauche seraient causées par l’herbe à puce. La petite a «des tremblements au repos» et peine à «décrisper» les doigts.
Les policiers notent la présence «d’asticots dans la région vulvaire». Les tests faits dans un centre de santé de l’Ontario feront état notamment «d’une vulvo-vaginite», de déshydratation sévère, d’hypokaliémie et d’hypophosphatémie.
«Elle a souffert de conséquences physiques, mais je n’ai pas besoin de fournir des preuves scientifiques» pour vous démontrer qu’elle souffre également de conséquences psychologiques, a indiqué Me Lili Prévost-Gravel au juge St-Arnaud.
L’avocate a ajouté qu’aujourd’hui, l’enfant fait des cauchemars, qu’elle doit constamment être en présence de son père et qu’elle devra continuer de «rencontrer des psychiatres».
Entités et complots
Les déclarations faites aux enquêteurs, qui faisaient l’objet d’un interdit de publication jusqu’à lundi, permettent de comprendre ce qui s’est produit pendant les trois jours où les policiers cherchaient l’enfant.
À un policier qui lui a demandé, après son arrestation, si elle se souvient de ce qu’elle a fait pendant la journée et si elle se souvient où est son enfant, elle lui a répondu: «Il y a un autre environnement émotionnel dans ma tête. Je ne veux pas trop penser à ça maintenant. Mon but est de te dire tout ce que je peux et toi, tu essaies de trouver les informations manquantes».
Elle avait ajouté qu’elle «a de la misère à classer l’information», car c’est très «sombre» dans sa tête et qu’elle espérait «se souvenir» où l’enfant était et «qu’elle espère que sa fille est correcte».
La découverte de l’enfant
C’est le témoignage d’une agricultrice qui a permis de retrouver la fillette, après la disparition de trois jours.
Le 18 juin vers 15 heures, un drone a d’abord capté des images «d’un nuage de mouches» et, ensuite, d’un corps inanimé dans un fossé, en bordure de l’autoroute 417.
Ensuite, a raconté un sergent qui a participé aux recherches, «on constate du mouvement» et «on a localisé la fillette dans des herbes hautes, dans un fossé à droite de l’accotement» à une quinzaine de minutes de la résidence d’une agricultrice.
Deux heures avant la découverte de l’enfant, les policiers avaient rencontré une agricultrice qui s’était reconnue lorsque des médias avaient indiqué que la police recherchait une fermière qui portait un tablier avec le mot «abondance».
La mère de la fillette avait indiqué aux policiers qu’elle se souvenait d’une femme portant ce type de tablier et d’une ferme avec un toit vert, quelque part, en Ontario ou au Québec.
L’agricultrice a raconté aux policiers que la mère et l’enfant étaient débarqués chez elle trois jours plus tôt. L’air confus, mais calme et souriante, la femme lui avait confié «qu’un pouvoir plus grand» et «qu’une révélation» l’avait amenée sur cette ferme. La mère avait demandé une cigarette à l’agricultrice et avait quitté l’endroit après quelques minutes.
Moins de deux heures après que l’agricultrice eut partagé ces informations, les policiers retrouvaient l’enfant dans le même secteur.
Détérioration de sa santé mentale
La mère a été décrite, dans différentes déclarations faites aux policiers qui ont participé à l’enquête, comme une femme intelligente, dédiée, mais qui a subi une détérioration de sa santé mentale dans les mois qui ont précédé l’abandon de l’enfant.
Cette détérioration coïncide avec la fin d’une relation qu’elle entretenait avec un ancien collègue de travail. Elle en est venue à croire, selon les témoignages recueillis, que cet ancien collègue, mais aussi d’autres personnes et entités, s’emparaient du corps et de l’esprit de sa fille.
L’accusée a notamment raconté aux enquêteurs que les yeux de son enfant pouvaient «changer de couleur» et que la fillette pouvait devenir menaçante, comme au matin du 15 juin.
Entre le 15 et le 18 juin, la femme était incapable d’expliquer aux policiers à quel endroit, ou dans quel secteur, elle avait déposé son enfant.
Une enquêteuse de la Sûreté du Québec (SQ) a raconté que celle-ci avait parfois un «état d’esprit conscient». Elle lui dira par exemple: «Ma fille a disparu sur mon temps (pendant qu’elle en avait la garde). Je reconnais mes erreurs».
Pendant l’interrogatoire, la policière a noté que la mère dira, à propos de la disparition de l’enfant, que «ce n’est pas une façon normale d’agir».
«Est-ce que je suis folle? Est-ce que je m’invente des ennemies?»
Elle était consciente, a raconté la policière, de son état d’esprit qui vacillait.
Elle se croyait dans «la matrice»
Entre le 15 et le 18 juin, la mère a accompagné les policiers plus d’une fois sur le terrain pour tenter de retrouver le secteur où elle avait laissé sa fille. L’enquêteuse a expliqué qu’en croisant d’autres policiers qui cherchaient sa fille, la femme de 34 ans est devenue nerveuse, elle croyait qu’elle était dans la «matrice», en référence à la série de films.
La policière a également raconté que la femme a expliqué que «toute cette histoire, c’est une personne qui l’a organisée pour la piéger», que la disparition de sa fille était «une initiation, que sa vie était en péril si elle ne faisait pas ce qu’il dit» et que «sa fille était possédée du démon».
La même enquêteuse a décrit, lors d’une déclaration devant le juge, que la mère était très instable émotionnellement et semblait souvent détachée de la réalité.
L’accusée aurait raconté à la policière qu’elle faisait des vidéos Tik Tok pour guérir, mais que des entités, «ils», utilisaient les vidéos en question contre elle.
Le matin du 15 juin, elle a laissé son téléphone à la maison, pour empêcher «les entités» de la retracer.
La preuve présentée pas les policiers montre qu’entre décembre 2024 et jusqu’au jour de la disparition de l’enfant, la mère a publié 242 vidéos sur Tik Tok. L’analyse policière des vidéos conclut qu’elle y parle de la complexité de ses relations et qu’elle y mentionne souvent une relation toxique avec un homme.
Le nom de l’accusée est sous le coup d’une ordonnance de non-publication afin de protéger l’identité de la fillette.
Lorsqu’une personne est déclarée non criminellement responsable pour cause de troubles mentaux, elle peut être libérée ou encore être confinée dans un hôpital psychiatrique pour traitement.
L’auteure du rapport psychiatrique de 48 pages sur lequel le juge s’est basé pour arriver à reconnaître la mère non criminellement responsable, la médecin Marie-Michèle Boulanger, suggère que la mère demeure détenue par l’Institut Philippe-Pinel, mais qu’elle puisse bénéficier de sorties sans accompagnement.
Appelée à la barre lundi après-midi, Marie-Michèle Boulanger a toutefois expliqué qu’à court terme, «aucun plan de sortie», même accompagnée, n’est prévu.
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