Odes croisées au paysage insoumis

Par Émélie Bernier
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Un siècle sépare la naissance de René Richard (1895-1982) et celle de Karine Locatelli (199…), mais leurs traces feutrées se confondent dans les sous-bois de Charlevoix. Cet été, leurs œuvres fleurant bon le sapinage emménagent au Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul. Sachez d’emblée que vous ressortirez de l’exposition Dehors assailli d’un irrésistible désir de balades en forêt, de canotage, de cueillette… 

Photo Emmy Lapointe

Vastes paysages ou campements intimistes, forêts d’arbres fuselés ou valse des flots charroyant la « pitoune », portraits d’hommes ou de chiens, on reconnaît à vue de nez les œuvres du premier.

Qu’ils découpent les flancs robustes des montagnes ou auréolent un raisin d’ours d’une corolle de feuilles délicates, les coups de plume hachurés de la seconde ont toujours la même finesse.

Le travail de l’un et de l’autre est imprégné d’un amour sincère du paysage et de Charlevoix.

Après 1001 péripéties, d’Anticosti à l’Abitibi, Karine Locatelli a choisi la région adoptive de René Richard pour y poser à son tour ses chevalets, ses encriers et ses rouleaux de canevas grège. Et là n’est pas le seul lien qui les unit.

« Charlevoix est un lieu infini en découverte et j’y retrouve tout ce que j’aime :  un bel équilibre nature-culture, une communauté créative et plein de types d’environnement, du fleuve à la taïga, avec des lacs, des rivières… Dans une même journée, je peux cueillir des plantes de bord de mer et de la flore boréale ! »

Si son atelier a désormais pignon sur rue sur la route du Fleuve aux Éboulements, l’artiste n’en conserve pas moins son âme nomade, toujours avide de beautés, minuscules ou immenses, à transposer sur la toile, trait par trait. De longue patience.

De copiste à artiste

Partager l’intimité des salles du Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul avec le maître Richard est au-delà de toutes les espérances de Karine Locatelli.

« C’est le rêve! Adolescente, j’ai commencé dans les arts en copiant des œuvres du groupe des 7, les Bruno Côté, René Richard et consorts… J’étais très admirative de leur travail et je les admire toujours autant. »

Le modus operandi créatif de René Richard la rejoint. « J’adore les sketchs rapides qu’il faisait en nature, je préfère ça à sa peinture! Il y a une sensibilité, une justesse dans les traits. Ce sont autant de témoignages des gens qu’il a rencontrés, des scènes qu’il a vues. Sa connaissance du territoire, comment il le parcourt en pratiquant la pêche, la chasse… Je m’y reconnais ! »

Elle confie avoir été profondément marquée par le livre La montagne secrète de Gabrielle Roy dont le personnage principal est inspiré de René Richard. « Je suis introvertie et découvrir ce personnage d’artiste actif, bien dans sa campagne, ça m’a interpelée », relate l’artiste.

Rencontre fertile

Tantôt tondro (évoquant l’art des brodeuses), parfois installatives ou immergées en nature, mariant de temps en temps au dessin la photographie imprimée, les œuvres de Karine Locatelli sont liées par un fil d’or rémanent : un amour quasi fusionnel de la nature. Ce sentiment semble guider la main de l’artiste, dont la bouche peinte carmin rappelle les éclats de couleurs qu’elle sème avec parcimonie sur ses hommages en noir et blanc.

Les titres des expositions passées de Karine Locatelli parlent d’eux-mêmes. Ode contre la pelouse trop verte, Aperçu de l’invisible Nord, Mer/flore, Je t’écris depuis une maison de vent, Cueillettes ont notamment précédé Dehors.

Le choix du Musée d’art contemporain de marier, au sein d’une même exposition le travail de cette artiste en croissance à celui d’un maître paysagiste Richard est tout à fait sensé, explique la directrice de l’institution, Gabrielle Bouchard.

« Les deux artistes mettent le pleinairisme au centre de leur pratique. Cette manière d’habiter le territoire pour ensuite le représenter, de ne pas en faire une représentation détachée et idéalisée est commune aux deux », estime Gabrielle Bouchard, directrice générale et conservatrice en chef du MACBSP.

Les œuvres de René Richard présentées seront principalement des dessins sur papier kraft tandis qu’on reconnaîtra les dessins de Karine Locatelli sur son support de prédilection, la toile brute.

Sororité créative

Karine n’est pas la seule de son clan à être tombée dans la marmite de talent à la naissance. Sa frangine Vanessa, dont la vie semble toute droit sortie d’un roman d’époque (enfants adorables vêtus de lin et de coton, fleurs en abondance et potagers luxuriants, maison ancestrale coquette, animaux gambadant dans la rosée…), a subi le même sort. Qu’ils soient calqués sur les courbes de l’Irlande ou de Saint-Irénée, ses paysages doux et dramatiques, monochromes sans jamais être ternes, ont ce petit je ne sais quoi qui émeut doucement, comme un poème de Dickinson. Beau duo de « sorcières érudites » que ces sœurs Locatelli.

Les deux artistes sont représentées par la Galerie Champagne et Paradis (Kamouraska). Karine est également de la cohorte de la Galerie COA (Montréal).

Karine a également un atelier avec pignon sur rue aux Éboulements au 2482, route du Fleuve (sur rendez-vous seulement).

Macbsp.com

BV Photo René Richard

Sans titre (Paysage et campement), Circa 1942, crayon de couleur sur papier marouflé sur carton, Don de Monique et Paul Ferron, Collection Musée des beaux-arts de Sherbrooke (2000.10.4)

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