Devenir soi

Par Emelie Bernier 4:00 PM - 07 juin 2022
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Gabrielle Boulianne-Tremblay et sa mère Danielle Boulianne. Courtoisie

Gabrielle Boulianne-Tremblay, récipiendaire du prestigieux Prix des libraires pour son premier roman «La fille d’elle-même », est née et a grandi dans Charlevoix, à Saint-Siméon. Ceux qui la connaissaient alors peineraient sans toute à la reconnaître aujourd’hui… Ses beaux yeux de faon aux cils graciles, peut-être, mais ses cascades de cheveux blonds? Sa jolie bouche carmin? Sa grâce lianescente?

La féminissime Gabrielle Boulianne-Tremblay est née dans un corps de garçon. « J’ai passé mon enfance et mon adolescence dans Charlevoix, à Saint-Siméon. J’ai fait mon école primaire à Marie Victorin et mon secondaire au Plateau. Toute mon enfance et mon adolescence, j’avais l’impression d’être à côté de moi-même », dit la jeune femme.
Le mot transidentité existait-il seulement, à cette époque? « Il faut se remettre dans le contexte de la fin des années 1990, début des années 2000. Même si elle existe depuis toujours, la transidentité était méconnue. L’information n’était pas disponible ni dans les écoles ni dans les CLSC », rappelle-t-elle.

Gabrielle, qui a vécu des années de mal être profond, aurait bien aimé qu’elle le soit. Vivre son enfance et les années charnières du début de l’adolescence avec l’impression que son corps ne lui appartient pas ne pouvait être qu’un perpétuel bouleversement.

«J’ai longtemps pensé que j’étais un gars homosexuel parce que j’étais attirée par les hommes. C’était une logique, mais ce n’était pas satisfaisant. Il me manquait quelque chose. Je voyais mes amis faire leur coming out, être heureux, mais moi, je ne me sentais pas heureux. » La quête identitaire est un parfois un chemin de gravelle miné. « Le mal être a été tellement fort que j’ai abandonné les études. Je n’étais pas bien en classe, j’étais incapable de me concentrer.J’étais un sujet de moqueries, oui, mais je n’étais surtout pas bien dans mon corps.

Le salut viendrait de la ville. «Ma quête identitaire a été longue, mais quand j’ai déménagé à Québec, que je me suis mise à côtoyer la faune urbaine, je me suis rendu compte au contact de la communauté LGBTQ+ que j’étais différente et j’ai commencé à m’épanouir. »

À l’époque, elle s’inscrit dans un cours de jeu théâtrale et cinématographique à Québec. « Mais là encore, mon mal être m’a rattrapée. Je ne me reconnaissais pas dans l’image que je projetais. »

La reconnaissance de la transidentité est arrivée à peu près à cette époque quand une amie lui a tout simplement demandé : « es-tu trans? »

Quelque chose de l’ordre de l’épiphanie se cachait dans ces quelques mots prononcés tout bonnement. « J’avais 18 ans quand j’ai compris qui j’étais. »

Mais une transition, aussi essentielle soit-elle, ne se fait pas sans heurt. «La transition m’a permis de me réapproprier mon identité. Enfin, je me sentais bien dans ma peau. À cette époque, j’avais une relation avec un copain qui a duré 8 ans. On a vécu l’avant, le pendant et l’après transition. Dans tout ça, il y avait aussi une certaine tristesse parce que cette relation s’éloignait à cause de mon affirmation. On n’est plus ensemble, mais on est demeuré de grands amis», raconte Gabrielle, un livre ouvert.

Gabrielle Boulianne-Tremblay. Photo Justine Latour

Parlant de livre, son titre « La fille d’elle-même » aborde le thème gigogne des « premières fois ». S’il est largement inspiré de son parcours, le livre est une autofiction plutôt qu’une autobiographie.

«À la différence de la biographie, dans l’autofiction, on va explorer des choses qui ne sont pas arrivées. Le matériau brut vient de mon expérience personnelle, mais je ne voulais pas mêler la vie de ma famille à ça. Dans mon roman, la famille est éclatée alors que dans ma vie, j’ai une famille très unie. C’est un roman initiatique où on suit une jeune fille dans un Québec rural des années 1990. Elle ne sait pas qu’elle est trans, elle va le découvrir au fil des rencontres, elle va s’affirmer et, à contrecœur parfois, vivre des choses qui vont l’amener vers elle. »

Le roman a reçu un accueil des plus chaleureux. S’y reconnaissent tant les hétérosexuels cisgenres que les membres de la communauté LGBTQ+. « C’est un ode à la liberté d’être soi», résume l’autrice. Une quête qui ne connaît pas de genre.

Gabrielle Boulianne- Tremblay aura mis 15 ans à écrire « La fille d’elle-même » qui a bien failli ne jamais voir le jour. On comprend que le Prix des libraires, une consécration, ait ému l’autrice au plus haut point. Une adaptation pour la télévision est prévue et la suite du roman est en cours d’écriture.

L’enfance de l’art

Gabrielle était très jeune quand elle s’est mise à pianoter sur le clavier de l’ordinateur pour y écrire de petites histoires fantastiques.

«C’est parti d’un besoin urgent de me libérer de ce qui était à l’intérieur de moi, de me créer des mondes qui me donnaient l’impression d’être moins seule. Comme j’avais un physique petit, frêle, on riait beaucoup de moi… J’ai vécu beaucoup d’intimidation. L’écriture était un refuge. J’avais un meilleur ami d’enfance et notre amitié était un refuge aussi. »

Sa grand-mère, dont elle était très proche, l’a toujours encouragée à écrire. Heureusement, car l’écriture a tenu à maintes reprises Gabrielle la tête hors des eaux troubles où tantôt la méchanceté des autres, tantôt les conséquences de celle-ci et de son mal-être sur sa santé mentale la menaient de façon récurrente.

« Ça été très difficile par moment. J’ai vécu un épisode d’anxiété généralisée pendant trois ans. J’étais inapte au travail, plongée dans la noirceur. L’écriture m’a sauvée et me sauve encore. »

La révolution de « Ceux qui font les révolutions…»

Parmi les moments charnières de la vie de l’autrice qui est également comédienne, on remarque un projet qui implique un autre Charlevoisien, le réalisateur et scénariste Simon Lavoie.

« Quand on a appris l’un l’autre qu’on venait de Charlevoix, un éclair s’est allumé dans nos yeux.»
Dans le film «Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau », Gabrielle Boulianne-Tremblay se met, littéralement, à nue. Elle s’exhibe sans pudeur. Inévitablement, ces images de nudité frontale, d’une grande force, bousculent les perceptions.

« Ça a changé ma vie, ce film. Absolument. Je n’avais pas de certification d’actrice, je n’avais pas fait d’école de jeu… Que Simon et Mathieu (Denis) aient décidé de me faire confiance après les auditions m’a fait vraiment plaisir et m’a permis de me faire connaître. »

Parce que la suite relève du conte de fée. Gabrielle a été en nomination au prix Geneviève Bujold (Espoir du cinéma québécois) et finaliste aux Prix Écrans Canadiens, ce qui l’a menée à la table de la grand’messe pop Tout le monde en parle.

«Il y a eu un buzz. C’était la première fois qu’une femme trans était nommée aux Prix écran comme meilleure actrice de soutien. Tout le monde en parle est une grosse tribune. Ce film-là, je lui dois beaucoup. »

Notamment des rôles dans les séries Une autre histoire, En tout cas, Hubert et Fanny

Aujourd’hui, sa vie professionnelle est un délicat assemblage entre le jeu, l’écriture et l’engagement.
Gabrielle est militante pour la cause LGBTQ+ et porte-parole pour Interligne, un service d’aide et de renseignements sur la diversité sexuelle et de genre qui offre une ligne d’écoute ou du clavardage 24/7 (1 888 505-1010, interligne.co).
«Le service est anonyme, très respectueux. Les gens qui sont là sont très respectueux, ils ont les outils! », lance avec emphase Gabrielle, qui invite jeunes et moins jeunes qui se questionnent sur leur identité de genre à s’écouter, d’abord et avant tout.

«Croyez en vous. C’est vous qui avez la réponse, personne d’autre autour.»

Devenir soi est le plus beau des cadeaux qu’on puisse s’offrir.

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