Le S.O.S. d’une jeunesse en détresse

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Par Émélie Bernier
Le S.O.S. d’une jeunesse en détresse
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Il a des symptômes qui ne mentent pas : la perte d’appétit, l’humeur grognonne, le sommeil perturbé, mais Tristan n’est pas « malade » au sens purement physique et clinique du terme. L’écouvillon confirmerait sans l’ombre d’un doute que la COVID l’a épargné.
Pourtant, le virus l’a contaminé. Tristan souffre d’anxiété.

Et si ce personnage fictif inventé pour les besoins de la chronique n’existe pas, il compte de bien trop nombreux avatars en chair et en os. Regardez bien autour de vous. Un d’eux est peut-être juste là, sous votre nez.

Chantal Pothier est psychologue jeunesse au CIUSSS de la Capitale-Nationale. En temps « normal », elle accueille dans son bureau des enfants et des ados qui ont maille à partir avec leurs émotions. Doucement, elle les invite à plonger en eux-mêmes, mais aussi à créer autour d’eux un environnement qui les aidera à sortir la tête de l’eau et à prendre de grandes respirations fluides.
La pandémie a changé le contexte de ses interventions qui se déroulent désormais souvent à travers un écran, mais leur nature est restée la même. Accompagner une jeunesse en détresse, pas à pas, dans sa quête d’un équilibre salvateur.

Stress pour tous

« Nous sommes tous plus ou moins stressés par le foutu virus. Les enfants, les adolescents ne sont pas épargnés», lance celle qui a vu une recrudescence des demandes d’aide psychologique pour les jeunes dans les derniers mois. Mais avant que les petits terriens en détresse aboutissent devant elle, les parents peuvent intervenir. Et des trucs existent pour reconnaître la détresse chez nos précieux rejetons.
« La première chose à laquelle il faut s’attarder, c’est un changement chez l’enfant. Dans le comportement. Dans l’humeur. Dans l’attitude et les habitudes de l’enfant », indique Mme Pothier. Un enfant plus triste, plus agressif, violent, bougon, qui dort moins bien, qui boude la nourriture… Ce sont des signes qui indiquent que quelque chose ne va pas », illustre-t-elle.

Le changement peut s’opérer de façon brusque, presque du jour au lendemain.
«Dans certains cas, on peut dire exactement quand le comportement a changé en lien avec un événement déclencheur. La première question à se poser : « Est que l’enfant ou la famille a vécu une situation particulière? On peut avoir un enfant qui vit bien avec l’idée de la COVID puis arrive un cas dans sa classe ou dans sa famille et soudain, il se désorganise», indique Mme Pothier.

Parfois, le changement se produit de façon beaucoup plus insidieuse, plus difficile à détecter parce que progressif. Les modifications de plus en plus pérennes aux habitudes de vie induites par la pandémie sont ici au banc des accusés.

À n’en point douter, la seconde vague qui nous submerge a des airs de tsunami et Charlevoix la prend cette fois en pleine tronche. Aussi sûrement que le fleuve érode à grandes lampées les berges friables, l’usure du temps fait son œuvre sur le moral des troupes.

Il y a le télétravail, les études en mode virtuel, les contacts humains restreints et les nouvelles en continu tapent sur le même clou. Tout ça gruge le terrain de notre optimisme.

«Les études «moitié présentielle – moitié virtuelle» sont pénibles pour certains ados, par exemple pour ceux qui ont besoin de voir leurs amis ou qui ont un TDAH. D’un autre côté, imaginez un ado qui avait l’habitude d’arriver à la maison et d’avoir un petit moment seul avant que le reste de la famille débarque… Là, il arrive et ce moment n’existe plus parce que ses parents font du télétravail et le bombardent de questions sur sa journée… », cite la psy à titre d’exemple.

Action réaction

Que faire quand nos enfants chavirent? «Il faut entrer en relation et mettre le doigt sur le bobo. Des enfants vont faire d’eux-mêmes le lien entre l’événement déclencheur, les irritants et leurs changements d’attitude ou d’état, mais d’autre mentalisent moins bien. Les plus jeunes enfants ne seront pas nécessairement capables de mettre des mots », indique la psychologue.

Des stratégies peuvent venir en renfort. «On peut passer par la bande: «comment a réagi ton ami à telle situation? » Ou proposer une autre façon de s’exprimer : « je vois que quelque chose te dérange et que ça semble difficile de le mettre en mots, veux-tu me l’écrire, le dessiner? » On lance des lignes et on espère que le poisson morde. »

Un cadre trop formel comme une discussion en tête à tête n’est pas toujours l’idéal. «Peut-être qu’un enfant en viendra plus facilement à se confier dans une conversation à bâtons rompus, quand on fait autre chose, qu’on cuisine, qu’on joue aux cartes, à la pâte à modeler… S’il est occupé, souvent, les défenses tombent. Même avec des plus vieux, ça peut marcher », avance Mme Pothier.

L’anxiété de qui?

Le stress de votre enfant est peut-être… le vôtre. «Est-ce ma propre anxiété qui a monté et que l’enfant sent et qu’il n’est pas capable de nommer parce que ce n’est pas la sienne? Un enfant est un vase. Comme parent, on met de l’eau dedans, mais si je mets de l’eau sale, mon enfant va filer tout croche… Comme parent, est-ce que j’ai changé d’humeur, d’attitude, car ça a un impact sur mon enfant.»

Qualité de temps

Le recours au fameux «temps de qualité» s’impose. Le plus loin possible des écrans.
« La COVID a énormément augmenté le temps qu’on passe tous devant les écrans. On est sur Teams, sur Zoom… Les ados et les enfants étudient, font leurs devoirs sur l’ordi… Les impacts sont énormes! Ça fait notamment en sorte que les enfants sont beaucoup assis, vont moins dehors… Il faut être vigilant parce que tout le monde dépasse le temps d’écran recommandé par la Société canadienne de pédiatrie. Quand on a fini le boulot, le scolaire, il faut décrocher », avance Chantal Pothier.

Les pédiatres recommandent la fermeture des écrans deux heures avant le dodo. Chantal Pothier est plus réaliste.

« Déjà, tout éteindre une heure avant le dodo pour un moment de lecture ou de détente, ce serait bien, parce que les écrans inhibent la production de mélatonine nécessaire au sommeil », précise-t-elle.
Elle suggère de maintenir une routine. « Les enfants en ont besoin en temps normal, mais là encore plus!

La routine est sécurisante, c’est un repère, tu sais ce qui s’en vient », précise-t-elle. Et ne pas omettre d’y inclure des moments de plaisir, ensemble.

Prendre l’air est une excellente façon de ventiler. «On peut sortir jouer dehors ensemble, prendre une marche, jouer au ballon dans la cour… C’est aussi dans ces moments-là que l’enfant va parler de ce qui le préoccupe. Il faut favoriser cette ouverture et créer des moments de complicité. Rien ne me fait plus de peine que lorsqu’un enfant à qui je demande s’il a parlé de ses émotions à ses parents me répond : non, mes parents sont toujours sur leur cellulaire, sur leur tablette…»

Sans faire de reproches aux parents « plogués », elle les invite à être attentifs à leur progéniture. À créer ces fameuses ouvertures par lesquelles les confidences pourront se glisser.

«Et donnez des câlins! On manque tous cruellement de contacts sociaux. Il faut se serrer dans nos bras, parler des belles choses qu’on a vécues dans la journée, féliciter nos enfants pour leurs bons coups !»

Du renfort svp

Parfois, malgré toute la bonne volonté, l’écoute et la présence du monde, le parent est dépassé. Quand demander de l’aide?

« À partir du moment où ton enfant commence à ne plus être fonctionnel », lance Chantal Pothier d’emblée. Si votre Tristan lève le nez sur son plat préféré, que sous ses beaux yeux les cernes se creusent, qu’il faut le traîner hors de sa chambre : alerte rouge! «Dans le cas des ados, certains ne se lavent plus, ont toujours le même linge sur le dos. Puis, l’école appelle parce que ça ne fonctionne plus… »
Un coup de fil à votre médecin de famille ou à la ligne Info-Social 811 s’impose.
Attendre que ça passe? Si seulement on savait…

«On aimerait pouvoir leur dire : ce sera fini à Noël, mais on ne peut pas. Il faut être honnête et la vérité est qu’on ne sait pas quand on se sortira de tout ça. On épuise toutes nos ressources d’adaptation. Comme parent, comme professionnel, comme ado et comme enfant. Il faut prendre une journée à la fois», conclut Chantal Pothier.

Et essayer de dénicher chaque jour ces petits éclats de lumière qui illumineront les racoins assombris par cette interminable pandémie.

Des idées pour s’inspirer (et respirer)

  • mettre de la musique entraînante et danser dans le salon
  • Sortir le tapis de Twister et vos jeux de société préférés
  • installer un coin casse-tête
  • cuisiner le souper, les lunchs ou des collations en famille
  • jouer à la cachette dehors dans le noir
  • s’initier au yoga, à la méditation ou à la cohérence cardiaque, cet exercice de respiration tout simple et apaisant
  • chanter ou faire de la musique en famille
  • se déguiser et prendre des photos «antidéprime»
  • aller marcher en nature, sur le bord du fleuve ou en forêt
  • dessiner, peindre, colorier, bricoler vos cadeaux de Noël
  • lire des bouquins, des BD, des magazines… sans COVID-19
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