Plaidoyer pour un coin de ciel bleu

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Par Émélie Bernier
Plaidoyer pour un coin de ciel bleu

À l’absurde loterie de l’attribution des classes uniques, ma fille de 16 ans a perdu. Elle passera donc toutes ses journées d’école des 10 prochains mois dans une classe en forme de cagibi sans fenêtre.

Et elle n’est pas la seule à se voir ainsi privée de son petit coin de ciel bleu, à en croire les nombreux parents qui ont pris quelques secondes pour réagir à ma petite indignation spontanée sur un certain réseau social.

Un père outré m’indique qu’on a utilisé le terme « cellule d’apprentissage » pour désigner ces classes-cachot, héritage d’une pandémie qui n’a pas fini de faire parler d’elle. La référence carcérale me semble cruellement bien choisie… Et encore! dans les cellules, mêmes si elles ont des barreaux, il y a des fenêtres!

Ne manque que la chiotte dans un coin et un lavabo pour se laver les mains, évidemment. Ça, se laver les mains, c’est important!

Après seulement quelques jours d’école, la démotivation se lit déjà sur la tronche de ma benjamine. Imaginez une année… La rumeur filtre sous les portes fermées et court dans les couloirs déserts. Certains espérent déjà le retour à l’école « tout numérique », qu’ils ont pourtant majoritairement détestée, voir fuie, le printemps dernier.

Ils étaient si nombreux à attendre impatiemment le retour à l’école, aussi étonnant cela puisse paraître. Hâte de revoir leurs amis. Hâte de s’éloigner de leur cellule familiale. Hâte de reprendre ce fameux « semblant de vie normale » qui nous fait tous saliver.

Ils ne sont pas cons, les ados. Ils voient bien l’absurdité derrière ce concept de classe unique, alors qu’ils attendent tous en tapon à l’entrée de l’école le matin et au stationnement des autobus en fin de journée.

Qu’ils appuient tous tour à tour, sans s’être lavé les mains auparavant évidemment, sur le même petit distributeur de désinfectant. Qu’ils ont des petits frères et des petites sœurs au primaire où les règles sont beaucoup plus souples. Que leurs parents travaillent, font l’épicerie, vont magasiner à Québec…

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Le concept de classe unique prive aussi plusieurs ados de leurs amis des autres bulles. Normal qu’ils aient envie d’aller leur jaser dès que l’occasion se présente. Et le masque? Pas tout à fait intégré dans les habitudes pour tous, disons.

Loin de moi l’idée de faire porter l’odieux du concept de classe unique aux gestionnaires de la commission scolaire. Oups, pardon, du Centre de services (avec un s) scolaire (sans s. Faut que je m’habitue). Impossible, vraisemblablement, de loger tout le monde à l’enseigne du soleil. Je sais bien qu’ils font de leur mieux, mais parfois le mieux fraie avec le pire même si ce n’est pas leur faute. « C’est le bordel », m’a confié sous le couvert de mon amitié un d’entre eux, le cerne bien creux.

Au final, ce sont les gamins tous âges confondus qui écopent. Et le personnel écope à n’en point douter. Mon petit doigt m’annonce une épidémie d’écoeurantite aiguë avant longtemps dans les rangs des équipes-écoles.

Outre le besoin de lumière et les effets bénéfiques du contact visuel avec la nature (voir ci-dessous), nous sommes quand même en droit de nous questionner sur l’aspect sécuritaire desdits cachots…

Cette pandémie est une fenêtre béante, sans mauvais de jeu de mots, sur nos petits défauts de fabrication, nos écarts de structure, nos défaillances crasses. Les bobos ainsi mis à nu prendront du temps à guérir et croisons les doigts pour que nos enfants et nos ados n’arborent pas trop de cicatrices à long terme…

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Bonheur, créativité et productivité fleurissent au soleil et c’est la science qui le dit!

«De multiples études médicales démontrent qu’une fenêtre avec vue sur un élément naturel augmente la productivité, la créativité, le bien-être, diminue la fatigue mentale… Un contact visuel avec la nature à l’école augmente les performances scolaires, diminue l’agressivité et autres comportements déviants, diminue la sévérité des symptômes de TDAH. Bref, inadmissible que des enfants passent leurs journées dans un local sans fenêtre», m’écrit Johanne Elsener, présidente de Santé Urbanité, un organisme qui vise à faire connaître les liens entre la santé et l’aménagement urbain.

C’est à travers les lectures qu’elle me suggère que je m’initie au concept d’architecture biophilique.
Largement, la biophilie s’appuie sur l’existence d’un lien instinctif entre l’homme et la nature. «En fin de compte, le design biophilique est la théorie, la science et la pratique consistant à rendre des bâtiments vivants et a pour objectif de perpétuer le lien entre l’individu et la nature dans nos espaces de vie et de travail au quotidien.»(1)

Une métaanalyse sur l’impact de la présence d’éléments naturels dans l’espace de travail en vient à la conclusion que (et je traduis librement): «la créativité des travailleurs peut être fortement influencée par l’environnement qui les entoure et jusqu’où cet environnement incorpore des éléments naturels. Ceux qui travaillent avec des éléments naturels comme du feuillage ou de la lumière du jour ont un niveau de créativité 15% plus élevé que ceux qui n’ont aucune connexion avec les éléments naturels dans leurs espaces de travail».

Si un doute subsiste, il faut lire le rapport Human Spaces: Impact du design biophilique dans les espaces de travail, sous la direction de Cary Cooper, professeur en psychologie organisationnelle et santé à l’Université de Lancaster d’où sont tirés les citations suivantes.

«Lorsque des personnes arrivent sur un lieu de travail qui intègre la nature, elles sont davantage susceptibles de se sentir heureuses et motivées pour la journée», écrit M. Cooper.
«Les éléments naturels peuvent influer sur les processus du cerveau par le biais de mécanismes inconscients, même quand ils ne sont pas au centre de l’attention. Par conséquent, l’absence de ce type d’éléments naturels peut évoquer un environnement «contre nature», et donc potentiellement dangereux. » (2)

L’architecture biophilique propose donc certains critères de conception (3) qui, je l’espère, n’ont pas échappé aux concepteurs des Lab-écoles.Parmi ceux-ci, relier les individus aux conditions extérieures en offrant un accès aux vues et à l’éclairage naturel; permettre la perception des variations cycliques saisonnières et journalières des conditions lumineuses et thermiques (important pour synchroniser, sur une base quotidienne, notre horloge biologique interne: qualité du sommeil, niveau d’éveil au travail, diminution des risques de dépression saisonnière; utiliser la lumière naturelle comme principale source d’éclairage (en raison de sa qualité intrinsèque, la lumière naturelle est préférée à un éclairage artificiel). Architectes de la future école Félix-Antoine-Savard, prenez des notes!

Courage, les confinés scolaires. N’oubliez pas de prendre l’air et ne lâchez pas. Il y aura un après tout ça!

 

(1) Kellert, S. R., Heerwagen, J., & Mador, M. (2011). Biophilic design: the theory, science and practice of bringing buildings to life. John Wiley & Sons.)
(2) Grinde, B., & Patil, G. G. (2009). Biophilia: does visual contact with nature impact on health and wellbeing?. International Journal of Environmental Research and Public Health, 6(9), 2332-2343.)
(3) McLennan, J. (2004) The Philosophy of Sustainable Design, Kansas City, Ecotone
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