Opinions – Maison Lapointe : négligence criminelle

Par Karine Dufour-Cauchon 6:00 PM - 02 juin 2020
Temps de lecture :

«Sauvons-la», peut-on lire sur les affiches apposées sur la Maison Lapointe.

OPINIONS – Espace citoyen : Un texte de Nathan Murray 

Il y a quelques mois, un incendie dramatique, ayant causé la mort de plusieurs personnes, endommageait gravement une demeure de Clermont. Et pas n’importe laquelle : celle dans laquelle avaient autrefois habité Alexis Tremblay, l’un de pères de la colonisation du Saguenay, et Alexis Lapointe, dit Le Trotteur, gloire locale à la réputation nationale.

Je l’ignorais, comme sans doute, la plupart des Charlevoisiens. Il a fallu l’intervention vigoureuse de la Société d’histoire de Charlevoix, catastrophée par l’annonce de la démolition prochaine de la maison, pour que l’importance de cette bâtisse anonyme, sise dans un quartier sans grand caractère, m’apparaisse.

Démolir, enterrer, oublier, après avoir consciencieusement négligé : voilà, dans toute sa splendeur un bon vieux réflexe québécois. Ne surtout rien conserver. Il y a deux ans, la maison du patriote Boileau tombait à Chambly. Il y a une semaine, une maison remarquable de Saint-Joseph-de-Beauce, qui avait accueilli le général américain Benedict Arnold lors de l’invasion américaine de 1775, disparaissait. Entre les deux, partout sur le territoire, des tonnes de gravats.

Charlevoix ne fait pas exception. On y manie le pic avec autant de ferveur qu’ailleurs, dans l’assentiment général. Il fallait lire les commentaires, sous les nouvelles des médias locaux, quand la SHC a sonné l’alarme : dépenser pour sauver ? À quoi bon ! Démolissons, et puis bon débarras ! La belle affaire ! On pourrait en faire un centre d’interprétation, mettre le site en valeur, densifier l’offre touristique, l’organiser, tout en préservant. Mais, dommage : pas d’argent. Ni de vision.

Des pancartes ont été apposées sur la maison Lapointe pour lutter en faveur de sa conservation

Il y a de quoi rire : dans une région qui vit principalement du tourisme, adopter un comportement si destructeur, fondamentalement bête. Déjà qu’en temps normal on ne brille guère par notre mise en valeur du patrimoine, qu’il soit naturel ou historique ! La Malbaie a pour cœur une balafre, cet hideux boulevard de Comporté, et pour symbole un Dollarama-sur-le-fleuve dont se désolent avec raison les éditorialistes de la métropole. À Pointe-au-Pic, n’eût été la persévérance de quelques petits commerçants, le quai serait à l’abandon depuis des années, lui autrefois si vivant. Lorsque, par miracle, on reçoit un bateau de croisière, les touristes, bonnes bêtes, sont menés en file indienne au Manoir et au Casino, parfois aux baleines ou aux HautesGorges. Et quand un hôtel d’une horreur sans nom brûle, on le reconstruit, avec mauvais goût, plus grand, plus laid encore, et mâtiné de kitsch. Sur la rue Richelieu, en face de l’église, deux blocs carrés, aberrants, vides – car, justement, horribles – bloquent la vue. Et on se demande : quelle conspiration de myopes criminels a bien pu dessiner les plans de cette… chose, puis octroyer le permis de bâtir ?

Mais, réjouissons-nous : nous progressons. À La Malbaie toujours, la présente administration municipale s’est vantée, sans rire, d’avoir aménagé quelques accès au fleuve. C’est bien. Mais soyons francs : c’est ridicule. Imagine-t-on un resort cubain clamer avec fierté, des décennies après son ouverture, avoir enfin fait creuser sa piscine et ouvert l’accès à la plage qui baigne pourtant ses terrasses ? À Cap-à-l’Aigle, le Jardin des lilas s’est depuis peu doté d’un magnifique belvédère (mais toujours pas d’accès à la plage, alors que presque tous les villégiateurs en ont un : bonjour l’impossibilité technique). Ville ou corporation des lilas, n’est-on pas 15 ans trop tard ?

Ajoutons à cela une offre touristique, hors initiatives privées, terne et peu imaginative. Peut-on m’expliquer pourquoi, encore aujourd’hui, il n’existe aucun circuit organisé de visites des extraordinaires maisons des estivants ? Plusieurs sont ou ont été en vente. Sinon, quelques propriétaires seraient certainement prêts à ouvrir leurs demeures quelques jours par année. Cela se fait partout, en Europe, aux États-Unis. Et ça marche. Voilà du patrimoine ; voilà un argument touristique !

Mais non, rien de cela : indigence urbanistique généralisée, négligence patrimoniale sans cesse répétée, indifférence quasi totale pour le beau ou l’important : voilà trop souvent Charlevoix. Il y a bien quelques exceptions (le musée maritime de SaintJoseph-de-la-Rive, dont le développement est admirable, le quai de Port-au-Persil, joliment aménagé), mais en règle générale, force est de l’admettre : si la région de Charlevoix est si belle, c’est bien plus souvent malgré nous que grâce à nous.

Nathan Murray, Cap-à-l’Aigle – Doctorant en histoire, Université Laval – ParisNanterre

Partager cet article