Les oubliés dans le sous-sol

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Par Émélie Bernier
Les oubliés dans le sous-sol

On l’a lu, on l’a entendu. Les ados sont les grands négligés de cette pandémie. On renvoie les plus petits à l’école, mais on laisse les grands qui sont capables de se garder tout seuls croupir dans le sous-sol de notre société. Qui se soucie d’eux? Qui se préoccupe de leurs préoccupations? Qui les entend?

Jules,  Gabrielle et Jeanne ne se connaissent pas. Le premier habite L’Isle-aux-Coudres, la seconde La Malbaie et la troisième, Les Éboulements. Tous les trois devaient, bientôt, clore leur cheminement à l’école secondaire avec tambours et trompettes, déambulations tonitruantes dans les couloirs de l’école, lancer du mortier, bal guindé et après-bal débridé.

La pandémie les privera de tout ça, mais ce n’est pas ça, le pire, à leurs yeux. Le pire est tout autour. Le flou dans lequel ils naviguent depuis plus de 2 mois. Le trop-plein de questions et les réponses qui ne viennent pas. Les médias qui parlent des enfants, des personnes âgées, des travailleurs, mais jamais d’eux, ou presque. L’école sur pause pendant 2 mois,  puis en ligne un peu tout croche, semi-facultative… Et la motivation qui décline aussi sûrement que les jours allongent…

«Les cours en ligne, pas capable! Je le fais pareil, je me tiens à jour, mais c’est plus d’effort que de me lever pour aller à l’école. Là bas, tu n’as pas le choix de faire ce que le prof dit! Ici, tout ce que tu aimes faire est à portée de main… Je suis dans ma chambre, ma Xbox, ma guitare à côté…», raconte Jules d’emblée. Motivation sur une échelle de 1 à 10? « 1,5 pas plus.»

Gabrielle

L’intérêt de Gabrielle pour cette fin d’année étrange est mitigé. « Je suis en chimie, physique et math forte alors que je vais en sciences humaines sans math. J’ai fait les travaux jusqu’à maintenant, même s’il semblerait que ça ne soit pas vraiment évalué. Disons que quand c’est de la notion compliquée qui ne me servira pas l’an prochain, c’est autre chose… J’essaye de me forcer », confie-t-elle.   Au quotidien, elle oscille entre deux états. «C’est à la fois anxiogène quant à l’école et nos diplômes, mais quand même relaxe comparé à la fin d’année et les exams qu’on auraient dû avoir en temps normal… » . Motivation sur une échelle de 1 à 10? « Autour de 5…»

Son de cloche similaire du côté de chez Jeanne. « C’est comme si l’année était déjà terminée pour moi. J’essaie de faire quelques exercices dans certaines matières, mais c’est difficile de trouver de la motivation pour la formation en ligne, surtout que ce qu’on fait depuis la reprise n’affectera pas ou peu nos notes!»  Motivation sur une échelle de 1 à 10? «3. Ma motivation à se sortir de cette pandémie serait plutôt de 8! Je sais que le temps arrange les choses et que nous allons nous en sortir! »

Tous trois déplorent qu’on les ai laissés à eux-mêmes durant près de 2 mois avant de les inviter, plutôt mollement d’ailleurs,  à reprendre du collier. «Ça aurait été quoi, de nous rappeler 1 ou deux semaines après, pour aller chercher nos affaires à l’école? J’ai  une prof qui m’a écrit,  elle est restée en contact avec nous, mais c’est tout… Après tout ce temps-là, c’est difficile de raccrocher…. », confie Jules qui ne doute pas de l’impact de cette pandémie sur le taux de décrochage scolaire. «C’est pénible, mais je fais ce que j’ai à faire pareil. À la base, j’aime l’école, mais je réalise que j’ai besoin d’être encadré! Imagine ceux qui avaient de la misère à se lever le matin,  qui avaient de la difficulté? À leur place, j’aurais envie d’arrêter. Il y en a déjà qui ont lâché prise… »

Les élèves de secondaire 5 de la Polyvalente du Plateau ont créé un groupe Facebook où ils partagent leurs états d’âme. «Presque tout le monde est d’accord sur le fait que notre situation n’est pas facile, mais qu’en plus, on a pas été pris en compte au début. Les écoles essayent le plus possible de nous tenir au courant, mais ça reste que plusieurs ne sont pas encore sûrs de comprendre comment on est supposé fonctionner… », constate Gabrielle.

Quand l’école s’est brusquement arrêtée, Jeanne n’a pas tardé à retourner sur le marché du travail. « Ils nous laissent en suspens pendant deux mois et maintenant qu’ils se sont décidés à instaurer des cours en ligne, nous devrions arrêter de travailler et réorganiser nos semaines pour eux?! »

Jeanne

Médias et ados

La totale absence de leur catégorie d’humains dans les points de presse les a lentement, mais sûrement fait décrocher de l’actualité. « Je les écoutais, mais je les écoute moins. Ça se répète. Au moins une fois par jour, je vais regarder les nouvelles ou La Presse plus, avec une attention particulière portée aux choses qui me concernent… Elles sont tellement rares que quand il y en a, on veut les entendre et les lire! », rigole Jules. Gabrielle, elle, a vu son intérêt se diluer dans la masse de redites.

« Je trouve que le gouvernement du Québec gère très bien la crise. La petite lacune, c’est au niveau de l’éducation. Ils nous laissent en suspens pendant plus d’un mois et maintenant qu’ils se sont décidés à instaurer des cours en ligne, nous devrions arrêter de travailler et réorganiser nos semaines pour eux?!», questionne Jeanne.

Conjuguer au futur imparfait

Jules commencera ses études en musique au Cégep Saint-Laurent de Montréal à la fin du mois d’août.  « Je déménage, j’ai un appartement. C’est un gros  « move » et je suis prêt, mais avec ce maudit virus-là, c’est un peu épeurant. Et comment ça va se passer à l’école? On ne sait rien… »

Gabrielle étudiera aussi dans la métropole. Si la session d’automne  offerte en ligne, elle restera à La Malbaie. «Ça me dérange,  parce que c’est une grande étape de me rendre là-bas pour la première fois. J’ai la chance d’avoir de la famille chez qui habiter, mais les étudiants qui louent un logement vivent un vrai problème… »

Jules peut en témoigner. Son appart est loué, mais les colocs potentiels se font rares dans le contexte d’une éventuelle rentrée virtuelle.

Jeanne était inscrite au Collège Mérici en tourisme, mais le cours a été annulé parce que plusieurs étudiants venaient de l’étranger. Elle ira plutôt au Centre d’études collégiales en Charlevoix dans le programme gestion de commerce.

Au moment d’écrire ceci, la rumeur laissait entendre que la rentrée se ferait sur les bancs d’école pour tous, mais selon des modalités jusqu’ici inconnues.

Queue de poisson

L’expression colle parfaitement à la fin de secondaire absolument imparfaite de nos trois mousquetaires.

«C’est une déception de ne pas avoir de célébration pour la fin de mon secondaire. J’aurais aimé avoir mon diplôme en main propre! Ou encore le bal pour lequel la plupart avait déjà acheté leur ensemble, dont moi! Juste me rappeler que je ne pourrai pas me promener dans l’école avec la toge et le mortier pour célébrer et faire signer mon album me pince le cœur…», confie Gabrielle.

Jules est davantage touché par sa dernière visite entre les murs de sa petite poly qui fait aussi office d’école primaire sur l’île. «La dernière fois que j’ai été à l’école, c’était avec un masque pis du Purrell… Je n’ai pas été capable de dire bye à mes profs, de boucler la boucle… J’étais triste en sortant.» Le bal?  « Pour plusieurs, c’est une catastrophe, mais ça m’importe pas tant. On l’a financé, on va se reprendre, on sera juste plus heureux de se retrouver dans un an… On ne peut rien y faire. Un bal, c’est un rassemblement, c’est clair, net et précis. » La sage Jeanne fait la part des choses. « Tout le monde est déçu de voir la collation des grades et le bal annulés… Nous aurions sûrement gardé en mémoire ces moments toute notre vie…  Je crois que la crise pénalise certaines tranches d’âge plus que d’autres. J’ai perdu plusieurs événements auxquels je tenais cette année, dont une grande et mémorable fête de 18 ans! Mais au final, je crois qu’en ce temps de crise, tout le monde fait des sacrifices… »

Jules

Un été sous le signe de la COVID

Jules devrait normalement reprendre le boulot qu’il avait l’an dernier, pour la Société des Traversiers du Québec. Gabrielle, qui travaillait dans l’hôtellerie, est en recherche d’emploi et espère pouvoir voir ses amis « à deux mètres s’il le faut ». Jeanne travaillera dans l’entreprise familiale, la Boulangerie Laurentides. «Mon été, je l’ai simplifié.  Je prévois de travailler, de faire des feux de camp, de faire du vélo et du VTT et voir mes amis, si c’est possible. J’ai essayé de me focaliser sur des activités qui arriveront et qui ne risquent pas d’être annulées… », confie-t-elle. Ils en ont marre d’être déçus.

C’est Jules qui m’a donné l’élan d’écrire sur eux, ces beaux ados laissés en rade dans un détour de l’actualité. L’ado insulaire a posté un vidéo sur Facebook. Peut-être las de voir son gars « fru de la vie », son père lui a recommandé d’écrire, de parler, de sortir le méchant. Le jeune a pris son vieux au mot. « T’entends plein de choses, mais peu s’adressent à nous.  Moi, j’étais choqué. Mon père m’a dit « si tu veux que ça change, écris, fais quelque chose pour que ça bouge…»

Et si on leur faisait confiance?

«Ils ouvrent les terrains de golf et de tennis, mais on n’a pas le droit de faire du skateboard, de la trottinette? On ne demande même pas de pouvoir jouer au soccer ou au basket… Juste de pouvoir passer du temps avec nos amis, à distance, en bougeant, dehors… »

L’adolescence, tout le monde le sait, est cette période où les amis comptent encore davantage que la famille. «J’ai lu plein d’articles là-dessus. Le plus important, de 12 à 18 ans, là où tu trouves ton « fun », où tu développes ta personnalité, c’est avec ta gang! C’est ça, ta vie, faire ce que tu aimes avec tes amis!  Ça fait 2 mois et demi qu’on est enfermé.  Personne ne nous dit ce qui se passe, on ne sait rien et il faudrait garder notre équilibre? Je ne suis pas à risque, je me raisonne, j’ai des parents présents, à l’écoute… Et je vis à l’ile…  Mais le jeune de 13 ans pogné dans un deux et demi à Montréal… J’aime mieux pas y penser. Quand t’es mieux à l’école que chez vous, que ta famille est dysfonctionnelle, tu passes comment à travers ça? »

Il rappelle plus les interdits s’étireront dans la durée, plus la tentation sera grande de les défier, en cachette. « Quand tu es privé de quelque chose, tu as encore plus le goût de le faire! Hey, on n’a pas plus envie que n’importe qui d’autres de l’attraper, le virus. On ne fera pas les épais! », lance Jules qui aimerait qu’on fasse davantage confiance à sa génération, coincée quelque part dans une antichambre de jour en jour davantage menacée par l’asphyxie.

 

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