Justice, déviance et humanité

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Par Émélie Bernier
Justice, déviance et humanité

J’habite dans une petite bourgade tranquille. Parfois, j’ai l’impression que mon bled et moi sommes à l’abri des vicissitudes du monde, à l’abri des êtres déviants qui sont d’abord et avant tout profondément et désespérément malades.

Mais non. La semaine dernière a prouvé que la déviance (littéralement : position d’un individu ou d’un groupe qui conteste, transgresse et qui se met à l’écart de règles et de normes en vigueur dans un système social donné) est partout. Même derrière le volant d’un autobus plein d’enfants.

Même à un jet de pierre de chez moi.

Ceci n’est pas facile à écrire. Parce que petit village rime avec voisinage, tout le monde s’y connaît. On a tous été à l’école ensemble et tous nos enfants ont été ou vont encore à l’école ensemble. Le père d’un des deux hommes soupçonnés de crimes de la plus odieuse nature était presque mon voisin. Un gentil moustachu un peu bourru qui conduisait mon autobus et adorait les enfants, au sens le plus pur du terme. Son fils a suivi ses traces et conduisait lui aussi un autobus jaune chargé d’enfants, soir et matin, le sourire avenant, la conduite prudente. Il n’a jamais dévié de ce droit chemin-là.

Je connais les sœurs d’un des accusés.  Ses enfants aussi. Et la mère de ses enfants. Je n’ose pas imaginer le gouffre qui s’est ouvert sous leur pas. Je voudrais les serrer dans mes bras aujourd’hui, leur dire… leur dire quoi? Rien. Je ne saurais pas quoi marmonner qui ne fut absolument superflu ou déplacé ou maladroit. Juste les accompagner un instant. Leur dire que ce n’est pas de leur faute. Qu’ils ne pouvaient pas savoir. Qu’ils n’auraient pas pu changer le cours de l’histoire qu’ils subissent aujourd’hui.

Leur dire de garder, malgré tout, les beaux souvenirs. Quitte à les ranger quelques temps dans une petite boîte, tapie au fond de leur mémoire bousillée par l’inconcevable. Avant d’être étiqueté pédophile (présumé ou avéré), les accusés ont été des enfants joueurs, des fils à maman ou à papa, des chums de brosse, des grands-frères tannants ou protecteurs…

À ceux qui auraient tendance à élargir leur dégoût au cercle des proches des accusés, je demande d’y penser à deux fois. Ils et elles ont déjà bien assez de poids à porter sans que vous en rajoutiez une couche. Mesurez vos élans. N’oubliez pas que derrière chaque visage immortalisé froidement par une « mug shot », il y a une vie périphérique. Des liens familiaux, des amis, des proches…

C’est facile de se défouler sur les réseaux sociaux. De bardasser, d’insulter, de hurler aux loups. De s’indigner que la commission scolaire en ait laissé entrer un dans la bergerie. Là encore, il y avait une impossibilité absolue de prévoir l’innommable. Les employeurs sont tombés des nues autant que vous et moi. Ils sont assez bouleversés comme ça.

Au fond, ce que vous criez, ce que vous écrivez en majuscules avec des émoticônes de visages fulminants et des appels à la castration à froid, c’est votre indignation. La mienne rugit aussi, plus discrète peut-être. On appelle ça le devoir de réserve.

Et la présomption d’innocence.

S’il s’avère que ces gestes odieux ont été commis, c’est impardonnable et je suis la première à en convenir. Mais ne jetez pas de pierres à ceux qui n’ont commis de délit que leur accointance avec l’accusé.  Et laissez à la justice le soin de punir les vrais coupables.

 

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