Chronique: le triste festin d’un hibou

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Par Brigitte Lavoie
Chronique: le triste festin d’un hibou

Les hiboux sont de drôles d’oiseaux. À la fois magnifiques et cruels. Le mignon bébé raton sur le perron n’a eu aucune chance. Jack London écrivait : «(…) manger ou être mangé, telle était la loi (…)». La loi de la nature. Mais c’est une tout autre histoire pour la sensibilité humaine.

Donc, c’est l’histoire d’un organisme sans-but lucratif de Saint-Joseph-de-la-Rive aux prises avec deux hiboux de nuit…

Mais non, commençons plutôt par l’histoire du bébé raton vraiment très mignon qui aimait les perrons. L’animal dans la fleur de l’âge et son jumeau timide auraient dû être sauvages. Ils avaient leurs allées et venues depuis quelques jours autour de la maison. La boîte à compost y était sans doute pour quelque chose. Toute comme les sorbiers encore garnis de fruits bordant le terrain. Un festin permanent pour deux orphelins surpris par la ponctualité de l’hiver.

Par leur allure générale et leur pelage, le duo avait d’abord fait croire à un couple de chats. En fait, ils avaient tout du pelage de la Reine, féline revêche et privilégiée de la famille.

Mais devant leur visage anguleux, leurs petits nez pointus et leurs yeux curieux entourés de grandes lunettes noires, nous avons rapidement cheminé dans la réalité de la nature sauvage : une nouvelle génération de ratons laveurs aspirait à notre qualité de vie campagnarde.

Comme La Malbaie n’est pas Montréal, les histoires de ratons laveurs polissons sont encore assez rares par ici. Alors en vrais débutants de la faune ratonne que nous sommes, les enfants et moi avons rapidement développé un intérêt et oui, avouons-le, un attachement envers les deux charmantes bestioles. Surtout qu’un soir, le bébé raton le plus intrépide a passé un long moment assis sur le paillasson, les yeux rivés sur nous à travers la porte de la cuisine, s’intéressant à la vie familiale comme on regarde la télévision. Trop mignon je vous dis. Malgré notre envie de lui offrir le bol de croquettes de la Reine, nous nous sommes résignés à l’effaroucher, comme le suggère toute bonne conscience faunique.

Le drame est survenu le soir suivant, à la brunante. Un grand volatile a atterri subitement dans la cour arrière, agrippant au passage une boule de pelage aux allures d’un chat. Coinçant la proie sous ses pattes robustes, la magnifique chouette a maintenu fermement la prise jusqu’à ce que les cris et les plaintes de l’animal pris au piège s’estompent.

Parce que la Reine assistait au carnage depuis sa position privilégiée sur la galerie, c’était donc l’intrépide ratonneau qui voyait la loi de la nature le transformer en souper.  Aux premières loges de ce spectacle à la fois cruel et merveilleux, j’ai poussé l’audace à m’armer d’un ski alpin twim tip de 148 cm pour tenter de venir en aide à la victime. Le hibou m’a dévisagé d’un air hautain, sans relâcher sa prise, m’intimant l’ordre silencieux de laisser la nature faire son travail.

Je suis retournée dans la maison, contemplant à travers la fenêtre de la cuisine le grand rapace tirer le corps de la victime vers le fond de la cour où il a mis la soirée à dévorer son triste festin. Au petit matin, ne restaient plus sur la scène du crime que les entrailles du bébé raton que les corneilles ont mangées pour déjeuner.

La nature répond à ses propres commandements. Les destins y sont à la fois merveilleux et tragiques. Chaque espèce met au monde et dorlote ses propres petits sans pouvoir les soustraire aux risques d’une chaîne alimentaire aiguisée d’instincts.

D’un point de vue humain doté d’émotions et d’une conscience morale, le procédé semble discutable. Du point de vue de la nature, il n’y a rien à en dire, sinon que d’assister à ce genre de scène est un rare et grand privilège.

La même nuit que celle de la fin tragique du bébé raton, deux drôles d’oiseaux ont visité La Papeterie Saint-Gilles de Saint-Joseph-de-la-Rive, dérobant la petite caisse et une œuvre de l’artiste Jimmy Perron. Un méfait incompréhensible et cruel pour cet organisme dévoué à un savoir-faire traditionnel et à un budget serré.

Ces hiboux du genre humain devraient  posséder ce que la nature ne pourra jamais se vanter d’avoir : de la sensibilité et une conscience morale. Rapporter ce frugal festin serait sans doute une meilleure idée que celle de le dévorer comme des hiboux sans vergogne. Attendons de voir ce que la nature nous réserve.

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