La fine ligne entre l’amour et l’abus

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Par Émélie Bernier
La fine ligne entre l’amour et l’abus

À 40 ans, Stéphane vit toujours avec sa mère Solange. Au crochet de sa mère Solange, pour être honnête. Logé, nourri, blanchi, on pourrait dire de Stéphane qu’il est gras dur. Et Solange, en maman aimante, lui « prête » aussi sans cesse de l’argent. C’est pas de sa faute, à Stéphane, s’il est toujours cassé. À l’entendre, il a toujours une bonne raison de l’être…

«Voyons, maman, comprends donc ! Je vais être dans la m… si tu me donnes pas d’argent !»

Parfois, de timides promesses de remboursement accompagnent les demandes, mais l’ardoise s’allonge et pas l’ombre d’un retour sur l’investissement.

Parfois, le ton monte. Et pas celui de Solange.

Parfois, elles sont arrosées d’un peu de chantage émotif. « Maman, tu m’aimes pu ?»
Mais Solange aime son fils, évidemment. Alors, elle casque sans compter, espérant qu’un jour le vent va tourner et gonfler enfin les belles ailes de son fils chéri. Elle se sent bien sûr coupable d’attendre la bourrasque libératrice, mais elle aimerait bien, un matin, se lever sans avoir à ramasser les bouteilles vides qui traînent. Dormir une nuit complète sans être réveillée par les copains de Stéphane qui viennent terminer la soirée dans son salon. Avoir les sous pour acheter ce petit bijou qui lui fait envie et pour lequel elle essaie d’économiser depuis des années maintenant… Mais les économies s’envolent plus vite qu’elles ne s’empilent. Merci Stéphane.

Parfois, elle peine même à payer le loyer. Et mange un peu plus de pâtes à rien que ne le recommande le guide alimentaire canadien. Elle ne le dit à personne, mais il lui arrive d’avoir faim…
Car l’argent, s’il n’a pas d’odeur, a une échéance. De mois en mois, Solange voit de plus en plus vite apparaître le rouge sur son relevé bancaire. Le frigo suit la même tendance que le compte en banque : de plus en plus difficile à garnir…

Oui, elle l’aime, son Stéphane, mais parfois, dans son for intérieur, elle se le demande… « Est-ce normal que je le fasse vivre? »

Elle sait bien que quelque chose cloche, mais Stéphane est son fils après tout. Avant tout.
Puis vient ce jour où le dernier trou de la ceinture est atteint. Elle ne peut pas la serrer davantage.
À bout de souffle, elle pile sur son orgueil et se pointe au Centre communautaire. Elle a entendu parler de la Moisson et de ces paniers de denrées que des bénévoles assemblent chaque semaine pour les plus démunis. Démunie, voilà où elle en est… Dire qu’elle a travaillé toute sa vie pour profiter d’une retraite sinon dorée, au moins confortable…
***
Solange n’existe pas, mais des Solange, des Roland, des Pierre, des Marielle victimes de maltraitance, le Québec en compte des milliers.

« Il y a maltraitance quand un geste singulier ou répétitif, ou une absence d’action appropriée, intentionnel ou non, se produit dans une relation où il devrait y avoir de la confiance, et que cela cause du tort ou de la détresse chez une personne aînée.» (Source : Plan d’action gouvernemental pour contrer la maltraitance envers les personnes aînées 2017-2022, MF (2017)
Insidieuse, la maltraitance peut prendre tellement de forme qu’elle est parfois difficile à cerner. Elle se décline en plusieurs catégories : maltraitance psychologique, physique; sexuelle; matérielle ou financière; organisationnelle; violation des droits; âgisme… Le tableau n’est pas joli joli, mais il mérite qu’on s’y attarde.
Et au final, tout le monde est perdant. Tant la personne victime de maltraitance que celle qui en abuse.
D’où l’importance d’en parler. Au CLSC (un conseil aux proches : vous avez un doute? Les intervenants du CLSC sauront vous aiguiller), chez Pro-Santé (le budget grince car votre compte en banque subit des ponctions répétées? C’est pas mal là qu’il faut aller…), en donnant un coup de fil à la ligne Aide Abus aînées au 1-888-489-2287(preuve que vous n’êtes pas tout seul dans cette situation) ou simplement en ouvrant votre cœur à la gentille caissière populaire (formée pour être vigilante) qui trouve ça étrange qu’à 80 ans sonné et sans permis de conduire, vous vidiez soudain vos REER pour vous acheter un F150 flambette…

P.S Toute ressemblance avec une situation ayant cours dans votre entourage mérite que vous fassiez un détour vers ce site:
aideabusaines.ca

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