« Pas pur laine, mais presque »

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Par Émélie Bernier
« Pas pur laine, mais presque »
Jean-Pierre Huo et Josée Leung tireront leur révérence, mais demeureront dans Charlevoix, car c'est ici chez eux.

 

C’est avec émotion que Josée Leung et Jean-Pierre Huo fermeront les portes de leur commerce, Aliments naturels et Boulangerie Charlevoix, le 10 mai prochain. Le regard de Josée s’embue quand elle parle de ce moment qui clora un long chapitre de leur vie dans la communauté qui les a chaudement accueillis. « J’adore ça encore, mais nous n’avons plus l’énergie que nous avions. Il faut savoir s’arrêter », lance-t-elle.

 

La dernière tourtière « chinoise »

La réputation de la « tourtière de Jean-Pierre » dépasse largement les frontières de Baie-Saint-Paul, mais chaque fois qu’un client vient chercher la sienne pour la première fois à la Boulangerie Charlevoix, immanquablement, c’est la surprise. «C’est toujours drôle de vois leurs yeux bien ronds!  «Quoi, c’est un Chinois qui fait la tourtière? » », rigole le dit Jean-Pierre dont le nom de famille,  Huo, révèle  les origines. Ou à peu près, parce qu’en fait, Jean Pierre et sa femme Josée Leung sont malgaches.

La recette de la fameuse n’est pas de lui, mais bien de M. Eudore, à qui Jean-Pierre et sa femme Josée ont acheté le commerce il y a 23 ans maintenant. « C’est exactement les mêmes ingrédients, mais mon secret, c’est la cuisson! », confie le chef avec un clin d’œil complice. Mais le règne de la fameuse tourtière « chinoise » achève car même s’il ne fait pas ses 76 ans, Jean-Pierre les ressent! « Avant, je transportais deux sacs de farine de 40 kilos dans un seul voyage et maintenant, je suis essoufflé avec un seul sac de 20 kilos », illustre-t-il en riant. D’ailleurs, Jean-Pierre rit beaucoup et de bon cœur. Cet homme-là aime la vie. On le lit sur son visage et on l’entend dans sa voix. Et ce n’est pas parce que sa vie a été de tout repos! Né et élevé à Madagascar, où avait émigré ses parents chinois, il a commencé à travailler très tôt et est devenu mécanicien avant d’immigrer au Canada avec son épouse. Le couple a toujours travaillé main dans la main, à Montréal, à Saint-Hyacinthe puis ici.

 

Des vacances, c’est quoi ça?

La Boulangerie Charlevoix fermera ses portes bientôt…après 23 ans entre les mains de Josée et Jean-Pierre.

 «Depuis qu’on est dans Charlevoix et jusqu’à il y a deux ans, on n’avait pas pris une journée de congé…On ne connaît même pas comment écrire le mot vacances », s’esclaffe-t-il. Dans son cas à lui, on devrait plutôt parler de « nuit de congé » puisqu’il s’attelle aux fourneaux entre 21h et 6h du matin tous les jours depuis 1996. De son côté, et de jour, Josée accueille les clients, se charge des commandes et de l’administration.

Il y a deux ans, après 21 ans sans répit,  le couple a enfin réussi à s’envoler pour le sud. « «La première journée, tu trouves ça un peu étrange, les gens couchés sur la plage qui ne font rien! Une chose est certaine, après les vacances, tu es ressourcé», se rappelle Josée qu’on sent encore un peu dubitative face au concept de « faire la crêpe au soleil ».

Comme l’heure de la retraite sonnera bientôt, ils planifient un autre voyage, au Mexique celui-là. Ils y fêteront leurs 50 ans de mariage. Un de ces jours, ils iront peut-être rendre visite aux quelques membres de leurs familles qui vivent encore à Madagascar… mais pas trop longtemps. «Je suis né là bas, mais on m’a toujours pris comme un étranger toute ma vie… Je ne me suis jamais senti chez nous », dit Jean-Pierre. Il s’identifie bien davantage comme Québecois que comme Malgache. « Je ne suis pas pur laine, mais presque! »

Québécois de coeur

Même si Jean Pierre avait un bon travail  de chef de garage, « avec voiture et maison payées » à Antananarivo, ils ont choisi de quitter leur inhospitalière terre natale. Des portes s’ouvraient pour eux en France, mais ils ont plutôt choisi le Canada, terre de tous les possibles. « Dans mon esprit, le Canada donnait plus d’espoir. Je me disais c’est un pays nouveau où tout est à construire. Je suis jeune, je suis capable de fonder quelque chose », se remémore-t-il.

Ce quelque chose, ils l’auront trouvé à Baie-Saint-Paul. « On travaillait avec mon beau-frère dans une boulangerie, mais on voulait avoir quelque chose à nous. C’est un vendeur d’équipements de boulangerie qui nous a parlé de ce commerce qui était à vendre », résument les entrepreneurs qui n’ont pas hésité à déménager, malgré les avertissements de leurs amis montréalais.  «On nous disait « les étrangers ne vont pas dans Charlevoix, vous allez avoir de la difficulté! Mon comptable, un Québécois pure laine, me disait même: tu oses aller dans Charlevoix? Les gens sont fermés, n’y va pas! » Mais moi, partout où je vais, je m’adapte. Quand tu arrives dans un lieu, tu regardes comment les gens vivent et tu fais comme eux… Quand tu viens chez moi, tu ne me dis pas comment vivre, non? », lance-t-il.

A Rome comme chez les Romains

Sa vision de l’immigration est basée sur ce même principe, limpide. « Moi, je suis prêt à recevoir les immigrants, mais des immigrants qui ont le désir de s’intégrer, prêts à s’investir, à travailler », lance-t-il.

Josée et lui n’ont jamais ressenti le racisme à Baie-Saint-Paul. De la curiosité, certes, mais de la discrimation? « Jamais! », clament-ils. Leurs enfants Yolaine et Jenick sont de fiers Charlevoisiens.

Josée Leung a toujours la passion du service à la clientèle.

C’est entre autres pour ça que la fermeture de leur boulangerie les attriste. Ils insistent d’ailleurs pour transmettre un message à leurs clients. «J’espère que les gens vont comprendre pourquoi on arrête. On sait que c’est choquant d’arrêter comme ça, mais physiquement on est rendu là. Ce n’est pas de gaité de cœur, c’est le corps qui parle », dit doucement Josée.

Les derniers mets chinois seront servis le 3 mai. «Ça, c’est une idée d’Eudore! Il nous avait dit : « vous savez cuisiner ça? Il n’y en a pas ici, vous devriez essayer ça » et on en sert tous les vendredis depuis 23 ans », dit Jean-Pierre avec un sourire. Le pain de Jean-Pierre manquera aussi. À preuve? « On a plus de 140 pains en commande pour les derniers jours. Les gens veulent en congeler… », dit-il.

Quant à la fameuse tourtière, il consentira à transmettre la recette « et la méthode de cuisson », si personne ne rachète le commerce d’ici l’automne. Déjà, plus de la moitié de la quarantaine de chaudrons de fonte de la boulangerie ont été réservés. Tous les acheteurs auront droit à un cours pour fabriquer la fameuse tourtière, par le maître en la matière. «  Je veux que la tourtière de Baie-Saint-Paul-de-Charlevoix à la façon Jean Pierre survive à vie! », lance-t-il.

Il y a quelques années, Josée Leung et Jean-Pierre Huo ont reçu une reconnaissance de la part de La Chambre de commerce de Charlevoix qui les a grandement touchés. « On nous a dit qu’on faisait partie de la communauté d’affaires de Charlevoix », avance Mme Leung.

« Ce qu’on voudrait, c’est que des gens motivés reprennent le commerce. Ce n’est pas parce que ça ne marche pas qu’on ferme, ça marche très bien! », lance Josée qui s’est toujours fait un point d’honneur d’offrir à la clientèle ce qu’elle ne peut trouver nulle part ailleurs.

Elle appréhende le moment où ils mettront la clef dans la porte. «Ça va me faire quelque chose… Je vais être triste », dit-elle avant de bondir pour aller répondre à un énième client et cacher, peut-être, cette émotion impromptue.

Jean-Pierre, lui,  est serein. Son jardin, ses émeus, ses carpes « koï » et 1001 petits projets l’attendent. « Je n’ai pas peur de m’ennuyer! Il y a toujours quelque chose à faire.  Si t’as rien à faire,  prends un balai! Jardine! Fais quelque chose! », lance-t-il avec un dernier éclat de rire contagieux.

La boulangerie fermera le 10 mai et avec elle, un chapitre de l’histoire des Leung-Huo.

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Francine BoivinjacquesJacqueline et Denis Recent comment authors
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Jacqueline et Denis
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Jacqueline et Denis

Bonne retraite vous le méritez si bien.
Merci pour votre partage.

jacques
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jacques

très triste de perde un tel commerce sans relève..!!

Francine Boivin
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Francine Boivin

Vous allez vraiment nous manquer. Mon papa allait toujours acheter ses pains chez la petite chinoise qu’il disait! Et j’allais moi-même lui en acheter lorsqu’il ne pouvait plus s’y rendre. Je crois que vous lui avez fait oublié M. Eudore. On vous adore! et vous êtes vraiment intégrés. Merci pour tout et Bonne Retraite!