Humeur de félin

Photo de Brigitte Lavoie
Par Brigitte Lavoie

Ça se passe surtout la nuit. Quand il n’y a rien de mieux à faire que de dormir. Tels des soldats en mission à Kandahar, elles déambulent dans le noir, arpentant les 1 500 pieds carrés d’un territoire plongé dans le noir parsemé de pattes de chaise, de corridors et d’angles morts. Le silence règne jusqu’à l’embuscade. S’ensuit alors une enfilade de pas saccadés, de fuites interrompues et de cris rauques qui finissent par tirer tout le monde du lit.

Auparavant, la reine était seule à bord et trônait sans menace à son égo, usant ses griffes sur le divan, dormant ici et là, semant son poil par touffe. Lorsqu’elle avait besoin de sensations fortes, elle dévisageait la balayeuse ou demandait la porte pour aller pourchasser souris et oiseaux ou encore se terrer dans les hémérocalles, prête à bondir sur la main du jardinier. Quelquefois, elle poussait l’audace à faire la guerre aux voisins, laissant percer dans la nuit des cris stridents de bagarres épiques. Au petit matin, assise devant la porte, la reine n’avait rien perdu de sa prestance ni de ses oreilles. Elle défilait jusqu’à son bol pour refaire le plein de croquettes anti boules de poil avant de disparaître pour une sieste de plusieurs heures, sans remord devant la vie trépidante ambiante et entrebâillant les yeux d’un air exaspéré au moindre dérangement. 

Depuis quelques jours, la reine doit partager son royaume avec une comparse gracieuse qui perd ses poils à l’unité. Sur la balance, le poids est inégal et chacune devrait concourir dans des catégories différentes. La recrue, évidemment dépaysée, est en mission pour trois mois, attendant le retour de ses maîtres. À la recherche d’une nouvelle routine et curieuse d’un territoire rempli d’odeurs nouvelles, la voilà qui ose s’aventurer ici et là, bien décidée à faire contre mauvaise fortune bon cœur, mais constamment ramenée à l’ordre par la pire des mégères.

Une mégère dont la filature est constante. C’est à croire qu’elle n’a plus besoin de sommeil. La situation exige d’elle une attention de tous les instants. Sans avoir de cellulaire, la reine utilise la géolocalisation et semble savoir constamment où la recrue se trouve. S’il s’agissait d’une cour d’école, la direction aurait fort à faire pour dénouer cette grave problématique d’intimidation. L’air de rien, la mégère passe de longues heures couchée en boule au milieu du corridor, fixant d’un regard sévère une recrue confinée sous le meuble de la chambre à coucher. Au moindre geste, la recrue est rattrapée par une reine obèse bondissante au dos rond et au nez plissé.

Cette nuit, exaspérée, j’ai enfermé la reine dans la salle de bain, laissant à la recrue tout le champ libre et aux occupants de la maison un peu de sommeil. Dans un silence serein, la recrue a parcouru la maison de la cave au grenier, reniflant tout et rien, jusqu’aux couvertures des enfants. De son côté, la mégère s’est plainte un peu alors qu’elle était enfermée dans un lieu béni, où elle passe déjà un certain temps couchée en boule dans le panier à linge ou persécutant les plantes vertes.

J’ai lu quelques blogues de vétérinaires et d’amoureux des chats pour me faire une idée de la guerre froide sévissant chez nous. Paraît que les humains, nous humanisons nos animaux de compagnie qui, au final, n’en ont rien à faire d’avoir des amis et de socialiser. Un chat est un chat, ses pensées profondes n’ont rien à voir avec les nôtres. Tout est une question d’odeurs, de territoire, d’hormones et autres instincts de la savane africaine. Et paraît qu’il est plus facile d’ajouter un chat dans une maison qui en compte déjà cinq et où tout le monde s’ignore, que dans une maison qui en compte un seul… Il faut que je surveille leur poids, la recrue pourrait maigrir… Et dire qu’il y a des pays où ces animaux font partie du guide alimentaire.

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