Ognon, ognon, ognon…

Par Emelie Bernier 7:42 PM - 21 septembre 2017
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Une tomate prépare son petit-déjeuner avec son amie patate. La tomate dit à la patate : « Hey, t’as ma toast ». La patate de répondre : « C’pas ta toast ». Juste à côté, leur ami l’oignon sent la soupe chaude et se tient le front en soupirant : « Oignon, oignon, oignon… ».
Ou « Ognon, ognon, ognon… », si le cœur vous en dit.
La blague tombe un peu à plat. Elle est de celles qu’on peut sans souci raconter aux enfants. Une blague child proof qui n’est ici qu’une entrée en matière pour parler d’un sujet encore moins drôle : l’état du français. Pimentée d’un soupçon d’english et avec une chute en forme de triolet tiré de la nouvelle orthographe… Il y a périls au pluriel en la demeure!
On grince des dents en lisant tous les articles publiés ces jours-ci à propos de la piètre maîtrise de la langue des futurs enseignants de nos écoles. Nombre d’entre eux échouent, et plutôt trois, quatre, cinq ou six fois qu’une, le fameux test TECFÉE (test de certification en français écrit pour l’enseignement), une incontournable étape afin de devenir de précieux passeurs de savoir dans nos écoles.
La racine du mal qui gruge notre langue est profonde. Belle, touffue, complexe, la langue française ne tolère ni la nonchalance, ni l’inconstance. Elle exige de la rigueur et pas mal de par cœur. Comme on peut difficilement « comprendre » certaines de ses règles, il faudra alors les maîtriser. Une tâche. Implicitement : du travail!
Les ministres de l’Éducation se succèdent à une vitesse effarante. On ne peut pas les blâmer de l’état des lieux de la langue française dans nos écoles, même si la tentation est grande, surtout pour les partis d’opposition qui sont toujours à l’affût d’un clou sur lequel taper. Idéalement dans le cercueil de leur vis-à-vis au pouvoir, le dit clou.
Plutôt que de se lancer des « tomatoes », « potatoes » et ognons, peut-être que tout ce beau monde devrait agir ensemble. Sortir l’éducation des enjeux partisans pour en faire un enjeu général, global, au-delà des joutes politiques. Un enjeu fondamental pour la société québécoise! Qu’elle soit indépendantriste, néo-socialiste, populiste, libéraliste, caquiste, on s’en cali…!
La vraie question, c’est : « Veut-on au Québec d’une langue forte, d’une langue qui se tienne debout, qui oscille, mais ne plie pas sous les grands vents anglos qui la « barouetteront » de plus en plus fort? » Et j’écris et je conjugue « barouetter », qui n’est pas dans les dictionnaires, mais qui est un joli mot quand même, parce qu’une langue est avant tout vivante!
J’écris « barouetter », mais je répugne à écrire ognon. Comme « les chevals » et « les orignals » me lèvent le cœur. Comme le « nénufar » me donne un peu envie de pleurer. Comme août prendra toujours un accent circonflexe sur le u, n’en déplaise aux apôtres de la nouvelle orthographe…
C’est ça, la solution qu’on a trouvé, faire des fautes des non-fautes ? C’est ça, la grande idée révolutionnaire pour améliorer les résultats de nos jeunes troupes aux examens de français et avoir l’air un peu moins nonos collectivement ?
Je sais qu’il y a parfois des fautes dans cette chronique et ailleurs ici et là dans les textes du journal. Nul n’est infaillible et ce n’est pas ce qui est exigé, mais s’il n’en tenait qu’à moi, on balancerait l’ignoble Grand vadémécum de l’orthographe moderne recommandée au recyclage, ou plutôt au compost.
Oui, la langue française est une emmerdeuse, avec ses exceptions, ses règles casse-pied, ses lettres muettes, ses doubles négations trompeuses et ses incompréhensibles particularités. Mais « c’est une langue belle avec des mots superbes », comme chantait l’autre. Elle nous sert bien, nous offre un ample choix de mots, tant pour exprimer nos idées que pour se traiter de tous les noms, se dire qu’on s’aime ou s’obstiner. Elle engendre des poèmes, des livres, des essais, des chansons. Elle nous permet de survivre comme peuple.
Ce n’est pas en la maltraitant, en la galvaudant et en la négligeant qu’on lui rendra la pareille.
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À lire
-Des étudiants « trop faibles », un dossier de Caroline Touzin dans La Presse (http://bit.ly/2xNH54P)
-Une chronique de Patrick Lagacé sur l’école et ses dysfonctions (http://bit.ly/2xNEmZ9)

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