Le fleuve aux grandes eaux

Le fleuve aux grandes eaux

 

 

Qu’on se le dise : vivre au bord du fleuve, c’est vivre à la merci de ses humeurs, elles-mêmes à la merci des lunes, des vents et des tourments.

 Une anecdote. J’ai la vingtaine. J’habite encore le beau village bien aimé de Saint-Joseph-de-la-Rive. Toutes les nuits, je m’endors la fenêtre ouverte, le ronron des vagues tranquilles dans les oreilles. Certains soirs, ceux de grandes marées, le fleuve enfle, les vagues se gonflent et éclatent avec fracas sur la rive, comme ce soir-là, je ne sais plus quel mois.

Dans mon lit, j’écoute le fleuve qui se prend pour la mer du Nord, tonitruant, presqu’effrayant. Et le vent qui s’en mêle. Et la maison qui craque. Je suis Dorothée avant la tornade.

A mi-chemin entre l’éveil et le sommeil, j’allume! Mon kayak est attaché à une gros tronc de bois flotté juste en face de la maison, à la merci des éléments. Maudissant ma négligence, je m’habille en quatrième vitesse, je dégringole l’échelle (oui, je vivais dans un château avec des échelles et des tourelles… on en reparlera…) et je me précipite dans les embruns, la falle à l’air, comme disait ma grand-mère.

Mon cœur bat la chamade. C’est que je l’aime, mon petit kayak jaune qui me permet d’apprivoiser le fleuve. De sortir du corps de mon village pour le regarder du large. Je cours, même si dans mon cœur, je sais. Qu’il est trop tard. Que le fleuve a gagné, comme il gagne toujours. C’est dans sa nature.

Mon kayak jaune a pris le large, l’arbre qui lui servait d’ancrage avec lui. Le fleuve, avec ses airs de mer, se moque bien de moi et de mon désarroi. Achète-toi un surf, semblent me dire ses immenses rouleaux écumants. Je regarde autour de moi.  Les phragmites qui tantôt se dressaient fièrement et balançaient leur tête de plume au vent se sont affalées, rompues. L’eau a monté jusque sur les terrains des riverains qui dorment. Ou qui essaient. Le varech s’invite nonchalamment sur les perrons.

T’es le plus fort, mon fleuve. J’abdique. Leçon apprise.

Je retourne me coucher un peu honteuse. Ça fait 20 ans que je vis là, à côté de lui, avec lui et il m’étonne encore. Trouvez un amoureux qui peut en faire autant…

Quelques jours passent. Je n’ai pas trop raconté ma mésaventure. J’écoute les histoires des autres. Un a perdu des chaises de patio. L’autre a géré un dégât d’eau dans son sous-sol. On s’entend tous sur un point : quand le fleuve s’emballe, vaut mieux remballer.

Puis, surprise!  Un beau matin, j’aperçois chez un de mes voisins un kayak jaune, posé peinard sur deux tréteaux. Mon cœur fait trois tours et je cours chez ledit voisin avec un point d’interrogation dans les yeux! Serait-ce le mien?

Miracle sur la rue des Saules! Mon voisin a récupéré mon bateau au large, englué dans les algues, l’a remis beau et l’a posé bien à la vue pour qu’il fasse mon bonheur. J’aime mon voisin!

Mon fleuve, c’est le plus fort. Mon voisin, le plus fin!

Riverains, riveraines, c’est un peu plate à dire, mais vous aurez beau attacher vos kayaks avec de la broche, construire des murs, ériger des montagnes de roches, le fleuve est indomptable. Beau, oui, magnifique même, mais indomptable. Vivre près de lui, c’est vivre à sa merci.

(NDRL: Cette chronique accompagne une série de textes sur l’érosion des berges.)