Agriculture: détresse et désenchantement

Agriculture: détresse et désenchantement

Pas la faute des autres, mais…

Lucie Cadieux refuse de mettre la situation de la Ferme Éboulmontaise sur le dos des « autres ». « On a peut-être mal planifié certaines choses et on a eu notre lot de pépins dits « Act of God » … Mais on a travaillé, sept jours sur sept, on s’est impliqué socialement, je m’implique encore! De l’argent, on en a mis dans l’entreprise. Des efforts, on en a fait. Si on n’avait pas mis d’efforts, les créanciers auraient réagi différemment et bien plus vite que ça », croit-elle.
Lucie Cadieux est toutefois lucide par rapport à l’état des lieux de l’agriculture québécoise. Celle qui s’est démenée durant plus de 15 ans pour qu’aboutisse le dossier des appellations contrôlées ne connaît que trop bien les rouages parfois mal huilés des ministères et autres instances impliqués en agriculture.

« On en demande beaucoup aux producteurs. Là, on pousse pour des circuits courts, pour de l’agriculture de proximité, mais rien ne suit…Il y a eu des rapports intéressants, comme les deux rapports Pronovost, mais ils ont été tablettés. La machine ne bouge pas suffisamment vite », explique-t-elle.

Lucie Cadieux s’inquiète de l’avenir. « Il y a des dossiers chauds… Quand on parle du lait, par exemple, et de la concurrence américaine, ce n’est pas n’importe qui qui peut se revirer de bord et monter son troupeau à 300 vaches pour rester compétitif! Dans Charlevoix, qui a les surfaces pour nourrir autant d’animaux? Qu’est ce qui va se passer avec l’ALENA? La hausse des taux d’intérêts s’en vient et ça va faire mal… Ce n’est pas rose, en agriculture !»

À titre d’exemple, elle mentionne les charges fixes, qui ne cessent d’augmenter. « L’électricité, les assurances de ferme, les taxes foncières : tout monte en flèche! Tu as beau vouloir réduire, il n’y a pas tant d’affaires dont tu peux te passer! »

Au-delà des chiffres, elle considère qu’un pacte social doit lier le producteur et le consommateur. « Oui, une part des consommateurs va vouloir payer le plus bas prix et on aura toujours besoin de la production de masse en agriculture. Qu’est ce qui va faire que le consommateur va aller vers ton produit s’il a un prix plus élevé? C’est la qualité, le service à la clientèle, le lien entre le client et le producteur», avance-t-elle.

Elle s’indigne que les règles ne soient pas les mêmes pour les pays importateurs que pour les producteurs d’ici, une concurrence déloyale qui nuit au producteur et leurre le consommateur. Les produits qui rentrent des États-Unis sont bourrés de trucs interdits ici comme la somatotropine, une hormone de croissance bovine…Au-delà des chiffres, il faut voir ce que notre société veut et surtout bien l’informer! » lance-t-elle avec conviction.

La détresse et le désenchantement

Lucie Cadieux a choisi de partager ce chapitre de l’histoire de la Ferme Éboulmontaise pour deux raisons. D’abord, par solidarité envers ses pairs agriculteurs. «Je ne voulais pas que la machine à rumeurs s’emballe. En premier lieu, mon message s’adresse aux agriculteurs qui passent à travers une épreuve similaire ou qui vivent de la détresse psychologique. Parlez-en, de vos difficultés! En parler, ça diminue le fardeau et ça permet de relativiser, de voir la lumière au bout du tunnel», explique-t-elle.

En second lieu, elle souhaitait être transparente avec les médias qui ont été d’un grand soutien dans sa croisade pour l’obtention d’une indication géographique protégée, notamment. « On a reçu beaucoup de soutien médiatique au fil des ans : la télé, la radio, les journaux… Ils nous ont toujours suivis dans notre démarche d’appellation, entre autres. C’est un juste retour de l’ascenseur de ne pas balayer du revers de la main les demandes qui viennent en lien avec la situation actuelle », explique Lucie Cadieux.

Présidente de l’UPA pour Charlevoix-Ouest, elle a mis les cartes sur table avec ses pairs.

« J’ai été claire. Si vous avez des questions, posez-les-moi, je vais vous répondre! Il n’y a pas de gêne, pas de malaise et surtout aucune honte », lance-t-elle. Elle quittera son poste de présidente de l’UPA de Charlevoix-Ouest dès que le sort de la ferme sera jeté. « Si je ne suis plus productrice, je ne peux pas représenter les producteurs », résume-t-elle.